«La fracture culturelle m’interpelle»

Drame psychologique Avec «Pas son genre», Lucas Belvaux offre un nouveau grand rôle à la lumineuse Emilie Dequenne

De passage à Genève, il aborde les questions de l’adaptation littéraire et du film d’amour

Un film d’amour de nos jours, hétéro de surcroît, est-ce bien sérieux? Pour Lucas Belvaux, absolument. Autant qu’à ses débuts derrière la caméra il y a vingt ans déjà, avec Parfois trop d’amour (1992). Pas vraiment du genre léger, l’ex-acteur des années 1980 (pour Claude Chabrol, Jacques Rivette et Olivier Assayas, entre autres) devenu cinéaste peut donner l’impression de s’être offert un répit avec Pas son genre, après une série de films hautement dramatiques qui mettaient en avant ses préoccupations sociales et politiques: La Raison du plus faible, Rapt et 38 Témoins – sans oublier le téléfilm sur l’affaire Elf Les Prédateurs. Mais en portant à l’écran le roman éponyme de Philippe Vilain (2011), chronique introspective de la liaison entre un professeur de philosophie et une coiffeuse, il n’a pas donné dans la bluette. De sorte que ce film s’inscrit en réalité parfaitement dans la ligne de ce Belge de 52 ans, cinéaste phare du collectif Agat Films (Patrick Sobelman, Robert Guédiguian & Co) dont on ne peut qu’admirer la constance, trop peu reconnue par les festivals.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a inspiré cet apparent changement de cap, un vieux désir ou la rencontre avec un livre qui vous a touché?

Lucas Belvaux: Une rencontre inopinée, un peu curieuse dans la mesure où c’est une présentation du livre à la radio qui m’a convaincu avant même de l’avoir lu. Je me suis renseigné pour les droits dans la journée! A la lecture, je me suis cependant vite rendu compte que je ne respecterais pas cette écriture à la première personne, selon un point de vue totalement masculin. Ce côté analytique, presque clinique, qui fonctionne parfaitement à l’écrit est difficilement transposable à l’écran, par l’usage d’une voix off. J’ai préféré rééquilibrer la relation.

– C’est en effet votre principale infidélité: vous remettez vraiment les personnages de Clément et de Jennifer à égalité…

– Parce qu’au fond, je me sens aussi proche d’elle que de lui. J’ai eu de la chance que Philippe Vilain soit d’accord et m’ait laissé le champ libre. Son style flirte avec l’autofiction, mais il a bien compris que je ne pourrais que m’en éloigner. A travers un regard plus généreux, la petite coiffeuse devient un personnage plus fort tandis que le professeur-écrivain s’efface un peu. Du coup, j’ai aussi dû inventer quelques scènes qui laissent deviner l’incapacité à aimer de Clément et éclater la joie de vivre plus directe de Jennifer. Le fait qu’il ne lui donne pas son livre à lire me semblait aussi pouvoir être développé. Par contre, je me suis absolument refusé à juger leur relation. Mon point de vue là-dessus s’exprime à travers la mise en scène.

– Le fait que l’histoire se joue à Arras, dans la Pas-de-Calais, a-t-il été déterminant?

– Je l’ai plutôt pris comme un heureux hasard. Je connais bien la région et mon premier film avait déjà des scènes tournées là. Mais cette histoire aurait pu aussi bien se passer à Reims ou à Rouen. L’essentiel, c’est cette banalité provinciale à une relative proximité de la capitale. Que le spectateur ait forcément en tête des stéréotypes liés au Nord – tout le côté ch’ti – n’était pas pour me déplaire non plus. Comme Clément, il observera avec une certaine distance tout ce folklore, cette convivialité bruyante à base de bière ou de déguisements…

– Entre Clément et Jennifer, il y a un fossé social, mais aussi culturel?

– Culturel surtout, même si cela finit par se rejoindre. Il existe toute une tradition d’histoires d’amour impossible pour des raisons sociales, assez évidentes. Mais cette véritable fracture culturelle entre eux m’a interpellé. Aujourd’hui, je suis frappé par le fait que la culture, qui était censée fédérer, sépare plutôt. Ce qui était une voie d’ascension sociale est devenu un facteur d’exclusion! On le voit bien dans les attaques contre la culture de la part des partis populistes, une fierté nouvelle à revendiquer son inculture. L’ennemi, c’est devenu l’intello, le bobo, de gauche en général. Depuis 25 ans, j’ai vu le changement – pas tout à fait dénué de fondement il faut l’avouer. Bon, Jennifer n’en est pas là, parce qu’elle n’est pas bête, loin de là. Mais Clément joue au Pygmalion avec elle comme si la seule alternative était de la changer ou de s’ennuyer. Et quand sa condescendance dépasse les bornes, elle se défend par du mépris…

– Vous avez écrit votre adaptation avec des acteurs en tête?

– En fait, après 38 Témoins, je pensais à Sophie Quinton, qui n’a pas été disponible. Pour lui, je n’avais personne a priori. J’ai donc fini par avoir recours à des castings. L’essentiel est de trouver quelqu’un capable d’enrichir le rôle, parce qu’au cinéma, un personnage, c’est 50% d’écriture et 50% d’incarnation. J’ai retardé ma rencontre avec Emilie Dequenne parce qu’elle me paraissait presque trop évidente. Je craignais qu’elle ne s’investisse pas assez, et j’ai au contraire découvert une très grande travailleuse, avec une maîtrise stupéfiante de soi mais aussi du plateau. Elle a beaucoup aidé Loïc Corbery, qui a plus d’expérience de la scène en tant que sociétaire de la Comédie-Française. Je ne le connaissais pas, mais je suis ravi de sa prestation.

– Il m’a semblé retrouver dans ce film une certaine tonalité douce-amère typique du cinéma européen des années 1960…

– Je n’y avais pas pensé, mais vous avez sans doute raison. L’amour était alors un sujet très sérieux. Entre Clément et Jennifer, il y a cette dimension mélancolique, consciente de la fragilité des choses. Comme les cinéastes de cette époque, je suis convaincu qu’un film d’amour ne peut être vraiment intéressant que s’il s’agit d’un film SUR l’amour.