Il est anticonformiste, doué, forte tête, sensible, du genre écorché vif. Devenu pianiste professionnel sur le tard, Lucas Debargue a éclaté en pleine lumière au Concours Tchaïkovski de Moscou en 2015. Le public l’a adoré, le jury était divisé. Pas de prix, il a été recalé à la quatrième place! Boris Berezovski et Denis Matsuev l’ont défendu, alors que des jurés non russes l’ont jugé inapte à recevoir pareille médaille. Le chef Valery Gergiev a fait une entorse au protocole en laissant ce jeune Français jouer lors du gala des lauréats en présence de Vladimir Poutine.

Un an plus tard, Lucas Debargue sort son deuxième disque chez Sony Classical. Dans un monde qui va très vite, ce pianiste de 26 ans connaît une célébrité galopante. Il n’a rien du virtuose traditionnel; il a commencé à jouer du piano à 11 ans, a délaissé le clavier entre 17 et 20 ans pour bifurquer vers des études de lettres et a repris le piano à fond à 20 ans. Et le voici qui reçoit des engagements d’un peu partout, en Allemagne, à Seattle, Tokyo et en Chine! A Moscou, les Russes se sont précipités pour aller l’écouter dans le 2e Concerto de Rachmaninov qu’il jouait sous la direction de Vladimir Spivakov il y a un mois.

«Quand on est musicien, c’est un truc qui ne s’arrête jamais.»

Ce succès lui monterait-il à la tête? «Pour l’instant, ça se passe bien», dit-il. Nouveaux programmes, nouvelles destinations: le piano occupe désormais toute la place. «Je suis très nerveux et j’ai beaucoup de changements d’humeur. Ce mouvement physique permanent me permet de «faire la lessive» et d’évacuer très souvent, beaucoup plus que quand j’étais un peu coincé à Paris pendant des années et où c’était très difficile parfois de trouver un sens à ce que je faisais.»

Ses journées sont rythmées comme une partition, entre l’apprentissage chez soi, les cours chez sa prof «Rena», à Paris, et les voyages. «Je considère que je n’ai pas de vie privée. Quand on est musicien, c’est un truc qui ne s’arrête jamais. Même la façon dont on rêve, la façon dont on mange, dont on parle, dont on marche, doit être le plus possible musicale.»

Trois ans de préparation intense

On l’aura compris: Lucas Debargue ne fait pas les choses à moitié. Féru de littérature, d’art, sans cesse sur la brèche, en train de réfléchir, de donner un sens à son art, il essaie de forger une éthique à l’envers du virtuose creux. Au Concours Tchaïkovski de Moscou l’an dernier, certains ont cru voir débarquer un franc-tireur un peu inconscient.

«Je ne me suis pas du tout préparé en amateur comme certains ont pu le considérer. Il y a eu pas mal de bave de crapaud: il se prend pour qui celui-ci? Il vient d’où? Or, je me suis préparé très sérieusement.» Soit trois ans d’apprentissage intense auprès de Rena Shereshevskaya, professeure certifiée formée à l’école russe, qui enseigne à Paris. «J’aime la Russie, j’ai découvert la musique de ce pays et Dostoïevski quand j’étais ado. Si je me suis présenté au concours, c’est que ça me faisait rêver d’aller jouer dans la grande salle du Conservatoire de Moscou. Mon rêve, ce n’était pas du tout de gagner et d’avoir une médaille.»

«Je passais des heures à déchiffrer, à lire et à lire.»

Ses parents n’ont pas encore tout à fait saisi cette éclosion soudaine. «Mon père est kiné et ma mère est infirmière. Ils ont été très bienveillants avec moi, même s’ils étaient un peu largués avec tout ça.» Né à Paris, ayant passé son adolescence à Compiègne, c’est là que le jeune homme prend ses premiers cours de piano au conservatoire local à l’âge de 11 ans. Curieux, ivre de découverte, il passe des heures à télécharger des musiques et des partitions sur Internet (beaucoup de musique russe) et à les jouer d’oreille. Il a la faculté d’entendre les partitions dans sa tête.

«Je passais des heures à déchiffrer, à lire et à lire.» Bref, il a plus l’âme d’un autodidacte que d’un étudiant méthodique. «Auparavant, j’étais une bête de déchiffrage. A l’intérieur, j’avais l’impression d’être dans une espèce de transe quand je jouais, et ce qu’il en sortait, c’était un peu de la folie. Ce n’était pas canalisé, pas construit.»

Bassiste de rock à l’adolescence

A 15 ans, Lucas Debargue délaisse son piano. Il se met à la basse et rejoint un groupe de rock. Sitôt après avoir empoché un baccalauréat scientifique, il s’inscrit en licence de Lettres et Arts à l’université Paris Diderot. Il ne renoue avec le piano qu’à l’âge de 20 ans, presque par hasard, après avoir été convié par une amie à jouer à la Fête de la Musique de Compiègne. Son interprétation saisit l’assistance et, on le met en contact avec Rena Shereshevskaya. «C’est quand je l’ai rencontrée que j’ai commencé à tout orienter du côté de la musique. J’avais 21 ans. Je n’avais pas vraiment de base du point de vue de l’interprétation. Elle m’a appris à apprendre avec sérieux les partitions, à travailler dans le détail.»

Aujourd’hui, Lucas Debargue a acquis une méthodologie beaucoup plus stricte. Il travaille beaucoup à la table, loin de l’instrument, partition sous les yeux. Il est du genre à rechercher la vraie difficulté. «Je pense qu’arriver à jouer vite des octaves, ce n’est pas une difficulté suffisamment excitante. Ce qui vaut le coup, c’est que s’il y a un passage avec des octaves rapides, il faut que ça corresponde à une image, il faut retrouver l’affect originel, pourquoi c’est là dans la partition, quelle est la place de cet élément dans la dramaturgie et la narratologie musicale.» Il peut passer des heures à analyser une pièce, à faire des liens entre tel morceau et tel autre. «Le piano, ça ne me fascine pas; la musique, oui, par contre.» Il est d’ailleurs compositeur, il fait des improvisations jazz et son Trio pour piano, violon et violoncelle vient d’être créé au Festival Pianoscope, dans l’Oise.

Un pianiste controversé

Conscient d’avoir un profil atypique, sorti de nulle part pour briller en pleine lumière et décrocher un contrat chez Sony Classical, Lucas Debargue est parfois la cible de compte-rendus sévères. «Là, je suis encore tombé sur une critique nauséabonde qui a été faite d’un de mes concerts aux Etats-Unis où on voit que le type était parti dès le départ pour me dégommer.» Mais il poursuit son bonhomme de chemin, avec son réseau de fans, décidé à défendre des oeuvres méconnues comme la 2e Sonate de Szymanowski qu’il s’apprête à tourner en récital.

«Ce qu’on appelle médiatiquement «atypique», je pense que c’est plus rétro qu’autre chose. Je ne tweete pas toutes les cinq minutes comme Lang Lang, je ne suis pas connecté sur Facebook, je ne vais pas faire une photo de mon chien pour la partager avec mes fans, je ne joue pas Rachmaninov en costume rose. Et mon but, ce n’est pas de jouer Feux follets plus vite que tout le monde.»

Du reste, il se concentre de plus en plus sur son jeu. La nécessité d’être à la hauteur de sa mission d’interprète le tétanise plus qu’elle ne le sécurise. «Je suis naturellement poussé à dire que c’est magnifique de pouvoir partager la musique avec les autres, mais moi, je ne pense pas «public». Je ne pense jamais «public», autrement, je serais mort!»


Lucas Debargue en concert en juillet 2015 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, avec son cheval de bataille «Gaspard de la nuit» de Ravel et des pièces Rachmaninov, Liszt et Tchaïkovski:

Une improvisation jazz, toujours au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg:


Lucas Debargue: Bach, Beethoven, Medtner (1 CD Sony Classical)

Après un premier disque qui a beaucoup fait parler de lui, Lucas Debargue signe un deuxième récital paru chez Sony Classical. Il a choisi d’enregistrer ce programme sur un piano Bechstein dans un studio à Berlin. Contrairement à son premier disque qui dégageait une certaine verve romantique (avec son cheval de bataille Gaspard de la nuit de Ravel), celui-ci paraît plus cérébral. La Toccata en ut mineur, BWV 911, de Bach qui ouvre le CD est d’une grande lisibilité polyphonique. Le toucher franc et anguleux du pianiste assèche quelque peu la Sonate Op. 10 n° 3 de Beethoven.

On a beau apprécier la science de construction, il ne s’y libère pas suffisamment. Les césures paraissent un peu trop voulues dans le premier mouvement et le splendide «Largo e mesto» ne respire pas l’air du grand large. C’est dans la Sonate en fa mineur Op. 5 de Nikolaï Medtner (une œuvre méconnue) que Lucas Debargue se montre le plus habité. Il en exacerbe la part sombre et obsédante, la virtuosité aussi, au 
fil de longs développements labyrinthiques. Ce disque illustre à la fois les qualités 
et les limites d’un pianiste appelé encore à s’épanouir. (Julian Sykes)

Commentaires de Lucas Debargue à propos de son dernier disque: