Lucas Macias Navarro, l’amour du hautbois

Classique Le hautboïste espagnol évoque le souvenir de Claudio Abbado

Il a enregistré le concerto de Mozart avec le chef italien

Comment poursuivre sa route quand on se sent orphelin? Lucas Macias Navarro fut hautboïste pour Claudio Abbado au Lucerne Festival Orchestra et à l’Orchestre Mozart de Bologne. Il est par ailleurs hautbois solo au prestigieux Royal Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam. Mais sa vie a basculé le jour où le grand chef italien s’est éclipsé, le 20 janvier dernier. «Il y a des gens qui me disent que j’ai eu le privilège et l’honneur de profiter de toutes ces années auprès d’Abbado. Mais moi, mes sentiments ne sont pas encore assez mûrs pour me dire ça, sinon que je regrette son départ.»

Le regard tendre et intense, le visage vibrant d’émotion, Lucas Macias Navarro pèse chaque mot. Dans ses mains, il tient un enregistrement du Concerto pour hautbois en ut majeur de Mozart et de la Symphonie concertante en si bémol majeur de Haydn – quelque 40 minutes de musique qui font l’objet d’un nouveau CD paru chez Claves. Malgré le climat enjoué de ces œuvres, c’est le chant du cygne du chef italien dans le classicisme viennois.

Lucas Macias Navarro en est fier. Le hautboïste espagnol est parvenu à «vendre» ce projet à la firme suisse Claves, après avoir essuyé le refus de Deutsche Grammophon (le label d’Abbado), qui possédait déjà un enregistrement de ce Concerto pour hautbois par Albrecht Mayer et Abbado. Les séances d’enregistrement, réalisées à la fin mars 2013, constituent parmi les derniers témoignages du chef.

«Nous venions de jouer les Concertos Nos 25 et 20 de Mozart avec Martha Argerich au Festival de Pâques de Lucerne, raconte Lucas ­Macias Navarro. C’était fabuleux!» Peu après ces concerts, Abbado et l’Orchestre Mozart prenaient un vol de Zurich à Madrid en vue d’une tournée en Espagne, avec le Concerto pour hautbois de Mozart, la Symphonie concertante de Haydn et la 4e Symphonie de Beethoven. C’est à Saragosse et Madrid que le disque Claves a été enregistré.

Pourquoi cet amour immodéré pour Abbado? Lucas Macias Navarro évoque le profond respect que le chef italien avait pour ses musiciens. «Abbado était toujours ouvert à des propositions. Il voulait que les musiciens puissent s’écouter mutuellement. Sa plus grande qualité, c’était d’obtenir une balance sonore parfaite pour qu’on puisse entendre les lignes mélodiques. Il dirigeait une grande symphonie de Mahler comme si c’était une petite symphonie de Haydn ou Mozart.»

Sur la pochette du CD Claves, on voit les traits émaciés du maître, sans doute déjà affaibli en mars 2013, avant ses ultimes concerts avec le Lucerne Festival Orchestra. «Il a failli annuler le dernier concert du 26 août 2013. Il avait mal partout en raison du cancer. Samedi 24 août, c’est la dernière fois que j’ai parlé avec lui.» Soupir.

Au fil de la conversation, Lucas Macias Navarro retrace son enfance et sa découverte du hautbois qu’il doit à son père. Il est né à Valverde del Camino, un village de l’Andalousie. «Mon père avait entendu le deuxième mouvement du Concerto pour hautbois de Marcello dans un film. Il voulait absolument savoir ce qu’était cet instrument. Il est allé dans un magasin à Séville, où il n’a trouvé que des disques de Heinz Holliger!»

Or, le garçon de 9 ans penche plutôt pour la flûte. «Papa, ça sonne un peu comme une cornemuse», marmonne-t-il en écoutant des disques de hautbois. Mais le père insiste: «Je t’achète un hautbois et tu l’essaieras.» Petit à petit, l’adolescent s’éprend de l’instrument. Il apprend à tremper les anches dans l’eau afin de les préparer. Il prend des cours au Conservatoire de Huelva, puis dès 1995 au Conservatoire de Zurich avant d’être promu en 1997 dans la classe de Holliger, à Fribourg-en-Brisgau. «J’ai eu la chance de pouvoir étudier trois ans avec cette personnalité. C’est grâce à Holliger que le hautbois s’est émancipé au XXe siècle. Il demandait à ses amis Luciano Berio, Bruno Maderna et Isang Yun de composer pour lui.»

Holliger et Abbado: deux mentors qui ont révélé Lucas Macias Navarro à lui-même. Avec cette préoccupation commune de partager la musique à plusieurs. «Je me souviens avoir joué avec Abbado à l’Orchestre philharmonique de Berlin, où j’ai remplacé mon collègue Albrecht Mayer. Mais le Lucerne Festival Orchestra, c’était encore un cran au-dessus. Parce que la mentalité y était différente. La plupart des musiciens avaient été sélectionnés par lui.» Depuis la disparition d’Abbado, Lucas Macias Navarro a entamé des études de direction d’orchestre à Vienne. Une seconde vocation qu’il pourrait embrasser un jour. «Je me suis dit qu’il était temps d’essayer. Je vois que c’est tellement important pour les musiciens qu’ils se sentent au même rang que le chef.»

Lucas Macias Navarro, Claudio Abbado, Orchestra Mozart. Mozart et Haydn. 1 CD Claves

«Abbado dirigeait une grande symphonie de Mahler comme une petite symphonie de Haydn ou Mozart»