Un sphinx pour son regard énigmatique. Une madone pour ses longs cheveux bruns et ses joues pleines. Ou encore une geisha pour sa bouche gourmande et ses yeux en amande. C’est sûr, Luce Bron, 20 ans, a un visage. Mais c’est avec son corps que cette Jurassienne de Boécourt a choisi de s’exprimer. La jeune femme danse depuis l’âge de 4 ans et, à l’adolescence, elle a décidé d’en faire son métier. Elle a eu raison.

Le 5 juillet dernier, à Zurich, Luce a reçu l’une des sept bourses d’étude délivrées chaque année par le Pour-cent culturel Migros dans plusieurs domaines artistiques à de jeunes talents. Avec cette enveloppe de près de 15’000 francs, la jeune femme va pouvoir financer sa dernière année de formation à l’Ecole Dance Area à Genève et tout faire pour être engagée par ses troupes préférées, la Nederlands Dans Theater, à la Haye ou le Tanztheater, à Lucerne.

Certains ont la réussite bruyante. D’autres ont le succès discret. Grande, 1m 74 et douce, Luce Bron appartient à la seconde catégorie et il faut beaucoup insister, dans ce café de Neuchâtel, pour que la jeune danseuse s’attribue un début de mérite. «C’est normal», sourit Inès Meury Bertaiola, professeure de danse à Delémont qui a formé la jeune lauréate pendant quinze ans. «Luce est modeste. Elle a toujours été sérieuse et serviable. Lorsqu’elle a opté pour la voie professionnelle, j’ai été frappée par sa détermination, sa manière de prendre son destin en main.»

Le décès de son père, un marqueur

Un événement tragique a sans doute contribué à la galvaniser. En 2010, son papa, professeur d’économie et membre de la direction d’une école de commerce, est décédé. Atteint de la maladie de Charcot, cet amateur de tennis s’est petit à petit affaibli jusqu’à perdre l’intégralité de son tonus musculaire. «A la fin, il ne pouvait plus ni parler, ni manger, c’était très difficile. La danse m’a beaucoup aidée», se souvient Luce. «Grâce au mouvement, j’ai pu exprimer le chagrin que j’avais à l’intérieur et me libérer.»

La danse, une tradition familiale? «Non, pas du tout et je ne connais pas d’artistes parmi mes ancêtres. Mais ma maman, employée de commerce, est très heureuse que je m’accomplisse dans un métier si exigeant.» Car, oui, ce n’est pas un secret, la danse demande une discipline physique et mentale hors du commun. A 15 ans, Luce opte pour la filière scolaire «Sport-Art-Etudes» de sorte à préparer une maturité au Lycée cantonal de Porrentruy, tout en consacrant une dizaine d’heures hebdomadaires à sa passion. «Le matin, j’étais à l’école. L’après-midi, au studio. Le soir et durant les week-ends, je travaillais pour mes cours.»

Et la fête? Comment une adolescente accepte-t-elle de trimer alors que ses copains partent en virée. «Pas simple, c’est vrai. Je me souviens de vendredis après-midi où j’avais la boule au ventre en voyant mes amis s’amuser alors que j’allais m’entraîner. Mais une fois dans l’action, j’ai toujours oublié cette frustration. Quand je danse, c’est magique. Quelque chose se passe en moi, je me sens légère et connectée, j’ai les papillons dans le ventre.»

La danse m’a permis de me recentrer

Le visage calme de Luce s’anime. Elle se souvient aussi de son premier engouement chorégraphique. Elle avait 4 ans et a vu un spectacle de «Cendrillon» qui l’a éblouie. «Ce que la danse m’apporte? Un mélange de calme et de bien-être. A l’adolescence, j’étais un peu perdue, la danse m’a recentrée. Et, plus que tout, j’adore le contact muet avec les autres danseurs. On se parle sans mot, c’est intense!»

Cette intensité n’a pas échappé au jury du Pour-Cent Culturel Migros, lors de l’audition à Zurich. Urs Küenzi, assistant de promotion des jeunes talents assure que «Luce Bron est douée» et certifie ses chances de réussite dans la profession. «Cette année, le niveau des 24 candidats était extraordinaire et Luce s’est particulièrement distinguée.» «ça ne m’étonne pas», se réjouit Inès Meury Bertaiola, la professeur de danse des débuts. «Elle a un magnétisme et une sensibilité incroyables. Les chorégraphes veulent travailler avec elle, car ils sentent qu’elle est réceptive et qu’elle se démarque du groupe.»

L’autre atout de Luce, c’est la pluridisciplinarité. Après un accent sur le classique à Delémont, la jeune femme a approfondi son apprentissage en contemporain et en jazz à l’Ecole Dance Area. Mais ce n’est pas tout. Cet établissement genevois qui a lancé une formation professionnelle depuis deux ans délivre aussi des cours de théâtre, de chant et d’acrobatie. Très en phase avec l’évolution du danseur à qui on demande de plus en plus de jouer la comédie et de chanter.

Peur de la blessure?

Reste une question, cruciale. Luce ne craint-elle pas l’offense faite au corps par la danse? Cette usure cruelle des muscles et des articulations, fruit d’années d’effort et de pression? «Non. Je fais très attention à ce que je mange et je dors beaucoup de sorte à ce que mon organisme récupère. Et, adolescente, sur les conseils de ma professeur, je ne me suis pas entraînée plus de dix heures par semaine pour ne pas m’épuiser prématurément. Mon corps est mon instrument, je dois absolument en prendre soin. Cela dit, même si on me disait aujourd’hui que je finirai cassée à 60 ans, ça ne me freinerait pas. J’aime trop danser pour renoncer!»


Profil

24 décembre 1995: Naissance à Delémont. Luce a déjà un frère de cinq ans qui, aujourd’hui, étudie l’informatique.

1999: Découvre son premier spectacle de danse, «Cendrillon», et commence les cours de mouvement à 4 ans et demi.

2008: Entame la formation Sport-Art-Etudes à Delémont.

2014: Débute la formation pluridisciplinaire de danseur interprète à Dance Area, à Genève.

5 juillet 2016: Reçoit un prix d’études du Pour-cent culturel Migros, au Concours Jeunes Talents.