A 87 ans, Bernard Haitink reste l’un des derniers grands chefs de sa génération. Il s’est fait une spécialité de Mahler et Bruckner, surtout durant son long règne à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (1961-1988). Il a toujours su dominer l’architecture des œuvres qu’il dirigeait. Son côté «force tranquille» peut aboutir à des résultats fabuleux, mais peut aussi occasionner des lectures un peu lisses et prévisibles, au détriment d’une patte plus subjective.

Samedi soir, au Lucerne Festival, le public lui a réservé une standing ovation bien méritée après la 8e Symphonie de Bruckner (qu’il avait dirigée la veille aussi). Cette œuvre est l’une des plus spirituelles qui soient. Elle requiert un chef capable d’échafauder une architecture au long cours. Il n’y a rien de démonstratif chez Bernard Haitink. Tout sourd de l’intérieur, avec une propension à faire respirer la musique sans jamais la bousculer. Cette force tranquille sert le propos de Bruckner. Elle permet aux lignes de se déployer en toute limpidité, avec une plénitude qui est le bénéfice du grand âge.

On craignait que Bernard Haitink manque un peu d’énergie, mais samedi soir, il a su mener à terme les crescendos et insuffler une grandeur noble à cette œuvre d’une beauté extraordinaire. Le Lucerne Festival Orchestra (anciennement celui d’Abbado) se plie à sa direction décantée. Le geste est très unifié, ample, avec une évolution organique d’un épisode à l’autre. Le chef hollandais ponctue les paragraphes, marque des césures (la fin de l’exposition dans le premier mouvement) et intensifie parfois le débit. Il ne verse jamais dans la surenchère, à la différence d’autres lectures plus grandioses et volontairement somptueuses.

Le premier mouvement est bâti comme une arche, sans précipitation, avec cet extraordinaire apogée cataclysmique s’évanouissant dans le pianissimo. Le «Scherzo» est pris à un tempo allant, les fanfares de cuivres et de timbales sonnant avec plénitude. Le chef hollandais n’enfle pas trop l’émotion dans le sublime «Adagio» central, forgeant un beau mélange entre pudeur et expressivité. Le premier violon solo, Gregory Ahss, entraîne les musiciens dans un surplus d’émotion par moments, comme pour seconder le maître.

Dans toute la symphonie, les éléments thématiques aux cuivres (cor solo) et aux bois (flûte solo, hautbois solo...) sont très bien servis. Il y a des passages d’une magnifique subtilité, cordes soyeuses et plantureuses, d’une qualité chambriste. Le «Finale» dégage cette même majesté tranquille, avec une gradation des nuances et de puissants éclats aux cuivres et timbales dans l’apothéose finale. Certains pourront préférer des lectures plus fébriles et spectaculaires, mais Bernard Haitink touche par sa noblesse.

Samedi matin à 11 heures, Matthias Pintscher dirigeait un autre concert à la tête de l’Orchestre de la Lucerne Festival Academy. Ces jeunes musiciens sont appelés à se familiariser avec la musique du XXe siècle et de leur temps. Les voici qui livrent une interprétation d’une belle transparence de San Francisco Polyphony de Ligeti: on a l’impression d’entendre des mirages sonores! Hij 1, du compositeur français Mark Andre (né en 1964), est une partition contemporaine dépouillée et ardue. Inspirée des techniques d’écriture de Helmut Lachenmann, cette «musique concrète instrumentale» joue sur les effets de friction, par exemple les frottements mécaniques des archets sur les cordes (que l’on entend à peine tout d’abord). On entre peu à peu dans ce langage qui transforme des micro-bruits en véritable architecture sonore. Le plus intéressant, ce sont ces effets de pizzicatos bruts et striés aux cordes. Après avoir surmonté cet exploit, Matthias Pintscher et ses jeunes musiciens ont donné une lecture très vivante de L’Oiseau de feu de Stravinski. Le chef allemand étant un esthète, il allège les textures (un peu à la Boulez) et privilégie la dimension aérienne de la partition. On aurait souhaité un peu de plus de mystère par moments, mais la féerie de Stravinski y était.