Genre: classique
Qui ? Anton Bruckner
Titre: Symphonie N° 5
Chez qui ? (1 DVD ou Blu-ray Accentus Music/Musikvertrieb)

Claudio Abbado et le Lucerne Festival Orchestra: un triomphe assuré. Chaque année, le Festival de Lucerne distille ses captations filmées avec une régularité de métronome. Il y a eu de nombreuses symphonies de ­Mahler depuis 2003, entre-temps rééditées en Blu-ray . La 7e Symphonie de Bruckner, enregistrée en 2005 avec le 3e Concerto pour piano de Beethoven joué par Alfred Brendel, compte parmi les riches heures du festival. Et voici la 5e Symphonie de Bruckner (dans l’édition de Leopold Nowak), captée l’été dernier, en août.

Claudio Abbado est l’un des rares chefs à dominer à la fois ­Mahler et Bruckner. Son enregistrement de la 5e Symphonie de Bruckner, avec le Philharmonique de Vienne en 1993, est sorti récemment grand vainqueur d’une «écoute en aveugle» menée par le magazine français Classica (suivi de Bernard Haitink avec le même orchestre et de Günter Wand avec les Berliner). En août dernier à Lucerne, soit dix-huit ans après, il revenait à cette œuvre particulièrement complexe, qui culmine dans le mouvement final avec une gigantesque double fugue qui peut plomber l’œuvre entière si elle n’est pas maîtrisée et aérée.

C’est le grand art du chef milanais: aérer les textures au ­maximum pour éviter la grandiloquence qui menace Bruckner. ­Abbado ne perd pas pour autant la substance de l’œuvre. Nul dégraissage excessif, mais une générosité du son alliée à une articulation exemplaire. La grandeur brucknérienne y est, portée par un souffle solaire, une animation de tous les pupitres jusqu’à l’apothéose finale.

La 5e Symphonie est encore plus construite que les autres symphonies de Bruckner. Le compositeur autrichien était particulièrement fier de ses trouvailles en matière de contrepoint, au point de la qualifier de «fantastique» (rien à voir avec la Symphonie fantastique de Berlioz). Il soigne les symétries tonales, les relations thématiques; ainsi se répondent les premiers et dernier mouvements, les deuxième et troisième. Son tissu polyphonique, qui culmine dans le mouvement final, réclame clarté et lisibilité sans perdre la veine émotionnelle. Abbado parvient à une puissance de construction alliée à une formidable ­liberté dans les phrasés. Il insuffle de subtiles inflexions à l’orchestre, comme ces dégradés de dynamiques et de couleurs, tel rubato, qui façonnent le discours musical.

C’est un Bruckner très humain qui respire à chaque seconde, entre Schubert (la tendresse et le lyrisme des cordes) et Wagner (la puissance d’incantation). Le premier mouvement impose son portique d’entrée (une introduction lente pourvue d’un choral aux cuivres) et son souffle épique. Abbado ménage des espaces pour les épisodes plus contemplatifs. L’«Adagio – Sehr langsam», pris à un tempo plutôt allant, est joué avec une ferveur qui croît au fil du mouvement; le second groupe thématique est interprété «avec beaucoup de force et de vigueur» au quatuor, comme le prescrit Bruckner. Le «Scherzo» jaillit avec une vélocité presque féroce, sur une pulsation souple et nerveuse, avec des effets d’accélération étonnants. Toute la difficulté consiste à bâtir la cathédrale contrapuntique du «Finale» sans que l’édifice s’écrase. Le caractère anguleux des thèmes fugués, aux cordes et aux cuivres, ressort sans dureté. Le plus impressionnant, ce sont les dernières pages de l’œuvre où Bruckner empile tous les motifs de la symphonie.

Abbado, qui dirige par cœur comme à son habitude, se montre concentré de bout en bout. La caméra filme ses gestes félins. Le public retient son souffle, jusqu’au coup de timbales final.

Claudio Abbado et le Lucerne Festival Orchestra, me 8, ve 10, sa 11 août (Requiem de Mozart), puis ve 17 et sa 18 août (avec Radu Lupu). Rens. www.lucernefestival.ch

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Friedrich Gulda, pianiste viennois, professeur de Martha Argerich (1930-2000)

Citation tirée de Wikipédia

«Abbado n’est pas le meilleur chef, mais c’est le moins mauvais…»