Samedi, grande salle du Kultur- und Kongresszentrum Luzern (KKL). Le petit homme un peu rond qui arrive en clochant sur la scène est un «monstre». Un monstre de la musique du XXe siècle: Hans Werner Henze. Simon Rattle, à la tête de l'Orchestre symphonique de Birmingham, créait pour le Lucerne Festival la dernière œuvre du compositeur allemand, sa Dixième Symphonie pour «grand orchestre», ultime commande de Paul Sacher.

Dans la salle, la foule le sait: Hans Werner Henze, 75 ans, est un artiste qu'il est bon de saluer pour son œuvre imposante, ses influences respectables et les quelques merveilles d'une longue carrière. On barde alors un salut rigoureusement long de quelques «bravos» polis. Mais on évite avec la même rigueur tout emballement pour l'œuvre que l'orchestre britannique vient d'exécuter avec une maîtrise confondante. L'histoire oubliera la Dixième Symphonie de Hans Werner Henze aussi vite qu'elle l'a accueillie.

«Un dinosaure», «une musique d'un autre siècle»: voici quelques commentaires entendus à l'entracte. Cette Dixième Symphonie est une soupe mijotée dans la vieille casserole de la musique sérielle, recette heureusement adoucie dans le cas de Henze par une carrière faite de sautes d'humeurs stylistiques et de passion pour le monde méditerranéen. Voici de la musique autoritaire comme on n'aimerait plus en entendre dans notre siècle! Toujours trop forte, tropvindicative et ne transmettant comme seule émotion que l'angoisse, cette musique finit par ne plus ressembler qu'à celle d'un film d'épouvante. Hans Werner Henze a pourtant composé des Lieder superbes, les Six Chants de l'Arabe et les Trois Mélodies d'après Auden par exemple, sortis dernièrement chez EMI avec Ian Bostridge. Il est aussi un des compositeurs d'opéra les plus intéressants de notre époque. Restons-en là!

Après la deuxième partie du concert de samedi soir, durant laquelle Simon Rattle a brillamment dirigé Ein Heldenleben de Richard Strauss, il fallait se rendre à dix heures dans la petite salle du KKL. Là, une «nuit orientale» avait tout pour réconforter l'auditeur. L'Orchestre philharmonique suisse, formation ad hoc formée de jeunes musiciens, et la cheffe d'orchestre Susanna Mälkki (grand espoir européen de la baguette féminine) ont montré un enthousiasme génial et une précision digne des plus grands orchestres dans la suite symphonique Shéhérazade de Rimski-Korsakov, dans l'œuvre homonyme de Ravel, avec la soprano Lynne Dawson, ainsi que dans une création plaisante, pleine d'érotisme et d'humour, de la jeune compositrice Frangis Ali-Sade.