A peine à mi-parcours, la 63e édition du Lucerne Festival s'affirme déjà comme un des événements majeurs pour la musique dans le monde. En seulement treize jours, le public a pu assister à trente-huit concerts et cinq masterclasses et tables rondes. Le tout donné par la crème internationale de la musique. Commencé le 14 août, le festival se terminera le 15 septembre. Un mois durant lequel la petite ville de Lucerne aura accueilli tous les plus grands orchestres du monde, vu passer les stars les plus influentes de l'interprétation musicale ou de la composition et assisté à la création de douze œuvres contemporaines. Trente-trois jours de banquet tonal et atonal. De la musique chaque soir de la semaine et souvent plusieurs fois par jour.

Prenons un exemple orgiaque. Samedi prochain, le 31 août, une œuvre de la compositrice résidente du festival Olga Neuwirth est donnée en création mondiale à 11 heures du matin par le Klangforum Wien. Les lève-tôt se rendront à la conférence d'introduction donnée à 10 heures par la compositrice elle-même. A 16 heures, la mezzo Anne Murray chante Wolf, Beethoven, Brahms et d'autres. Le Berliner Philarmoniker joue ensuite Bartok et Ravel sous la direction de Pierre Boulez (à 18 h 30). Le dernier concert, prévu pour les couche-tard, débute à 23 heures et accueille le Berlin Philharmonic Jazz Group pour un programme d'improvisations. Quinze heures de musique de première qualité en un seul jour!

Le Lucerne Festival s'est déjà imposé comme le rendez-vous par excellence des meilleurs orchestres du monde, suivis naturellement par les baguettes les plus prestigieuses. En cela, il n'a pas de concurrence sur la planète. Mais le projet de son directeur va plus loin encore. Depuis quatre ans qu'il est au pouvoir à Lucerne, Michael Haefliger tente de faire de la Suisse centrale un centre d'importance internationale pour la composition et la création contemporaines. Cette année, il a réussi à réaliser son rêve. A l'automne, Pierre Boulez, figure de proue de la musique d'aujourd'hui, créera à Lucerne «l'Académie Pierre Boulez», destinée aux jeunes compositeurs, ainsi qu'aux musiciens désireux de jouer la musique de leur époque (Samedi Culturel du 18 août).

Les mauvaises langues diront que le Lucerne Festival est réservé aux bourses bien garnies – compter 70 à 290 francs pour assister à un concert symphonique. Les bons comptables vous affirmeront le contraire: «Essayez d'assister en une semaine à un concert de l'orchestre du MET à New York, du Wiener Philarmonik à Vienne, du BBC Symphony Orchestra à Londres et d'une représentation de Parsifal à Bayreuth. Et cela en payant au maximum 1200 francs. Je vous souhaite bonne chance!» s'amusait à compter, à l'entracte d'un concert, un mélomane averti. Le public de toute manière ne semble pas se formaliser devant le prix des places. La plupart des concerts importants affichent en effet «sold out» plusieurs semaines à l'avance.

Du coup, sponsors et partenaires montrent un intérêt tout particulier à soutenir l'événement et redoublent d'ingéniosité pour se faire remarquer. Lors d'un concert de la semaine dernière par exemple, une grande entreprise genevoise de parfums a diffusé dans la salle de concert des fragrances créées selon la musique présentée. Ravel en odorama! Plus du tiers des 23 millions de francs du budget est assuré par des soutiens privés, le reste est dû aux entrées du public et 2,6% seulement aux subventions. Le Lucerne Festival, avec ses trois rendez-vous – en été, à Pâques et en automne – ne coûte presque rien – ni au canton ni à la Ville – et leur offre une image sans équivalent, ainsi que des retombées substantielles en chambres d'hôtel et activités touristiques. Si bien que l'Office du tourisme lucernois, porté par le succès du festival, s'est inventé un nouveau concept, «Lucerne swiss made», dans la veine un rien vaniteuse de «Zurich. Downtown Switzerland» et «St. Moritz. Top of the World».

On aurait voulu alors voir ce festival comme un lieu du pouvoir en Suisse, où, comme cela se passe à l'Opernhaus de Zurich, les représentants de l'économie et de la politique se rencontrent et où l'on peut voir, durant l'entracte, un conseiller fédéral en compagnie d'un directeur de banque. Il n'en est rien. Lucerne ne fait pas partie des festivals où on monte des marches moquettées de rouge en faisant des petits «coucous» aux caméras. Tout s'y passe plus discrètement. Le Lucerne Festival est d'abord un événement musical, réservé aux mélomanes du monde entier. Si des décisions s'y prennent en coulisses, elles concernent d'abord l'avenir de la musique.

Lucerne Festival. Jusqu'au 15 septembre. Rens. http://www.lucernefestival.ch ou 041/226 44 80.