La séduction est comme une lame à double tranchant.

Entre l'individu qui se pose en victime et celui qui s'érige en idole tyrannique, les jeux de l'amour sont truffés de pièges. Jeudi soir au Festival de Lucerne, James Levine dirigeait l'Orchestre du MET dans la Sixième Symphonie de Mahler. Et c'est précisément ce va-et-vient entre des sentiments ambivalents.

Mahler n'a cessé d'idéaliser sa femme Alma, mais en même temps il la méprisait. Pétri de contradictions, l'homme a réussi à les fondre dans une œuvre symphonique à la forme parfaite. Le rythme de marche que scandent les violons dans le premier mouvement dégage une telle agressivité que rares sont les chefs capables de le maîtriser. Mahler contrebalance ces forces occultes avec un thème lyrique censé personnifier Alma.

Loin d'être apathique, James Levine tient les brides en oscillant entre une tension ramassée – le tempo est rapide – et des moments de relâchement où, soudain, toute l'énergie négative se dissout. Les cuivres sont cinglants, les bois feulent. On peut détester l'esthétique peaufinée des cordes – cette sonorité veloutée, presque vaporeuse qui est la signature de Levine –, mais elle participe à l'idolâtrie amoureuse que suggère la musique. Levine dresse une arche solide, ponctue le discours en paragraphes clairement délimités. Il obtient la même intensité qu'un Bernstein dont la gestique était beaucoup plus théâtrale. Lorsque soudain, on entend des cloches de troupeau interrompre le fracas, c'est un paradis céleste qui s'ouvre, au-delà de toute séduction factice ou mensongère. Le chant funèbre des trombones et les coups fatals portés au «héros» – Mahler lui-même? – à la fin de la symphonie n'en paraissent que plus meurtriers.