«Regarde-moi: j'ai l'air d'une loque. Ah, si je pouvais m'arracher la gueule!» L'antihéros du deuxième long métrage de Pascal Bonitzer fait sa petite crise. Rien sur Robert raconte tout sur lui, Didier, Didier Temple, critique de cinéma de son état. Et sur Robert? Ben rien, puisque aucun personnage du film ne s'appelle Robert. Didier, Juliette, Aurélie, Ariel, Jérôme, oui. Mais pas le moindre Robert.

Après coup, c'est assez troublant: on se dit qu'on ne va pas se mettre à parler de Rien sur Robert, alors qu'on a pas vu ni entendu le moindre Robert durant toute la projection. Le critique Didier Temple joué par Luchini passe un sale quart d'heure – près de deux heures d'humiliation – pour un tel manquement: il a écrit un article sur un film bosniaque qu'il n'a pas vu. «Un film serbe, non?», lui demandent à peu près tous ses interlocuteurs. «Pas serbe! Bosniaque!»

Ecrire et assumer

Pauvre Didier. Lorsque Bonitzer le cueille au détour du premier plan, il va au cinéma avec son amie Juliette (Sandrine Kiberlain), vérifier si son jugement à l'aveugle était fondé. Mais Juliette n'est pas à proprement séduite par l'idée de découvrir ce film de «propagande fasciste», comme son compagnon l'a écrit. Avant d'arriver à la salle de cinéma et après un début d'escarmouche, elle sort de la voiture et se dirige vers un parc public, immédiatement suivie par l'éconduit Didier. «Tu vois le type là-bas, lui dit-elle en désignant un quadra ténébreux (Edouard Baer). Je vais aller vers lui. Je vais lui demander s'il a des préservatifs et s'il veut bien me faire l'amour.»

Elle y va, entame une discussion timide et se fait traiter de «connasse». Didier ne réagit pas: «Je ne casse pas la gueule des gens, moi. Je ne sais pas faire ça.» Surtout que le grossier manant est réalisateur de télévision, un défaut majeur pour un critique de cinéma comme Didier. Quasiment une sous-race. Oui, Didier ne casse pas la gueule: il écrit dans un journal et n'assume pas. Dans la vie courante, Didier n'a jamais le dernier mot, il ne dégaine pas les arguments avec autant de dextérité que dans ses écrits. Et ça tombe très mal parce que ses proches lui demandent plus de franchise. «On ne sait pas ce que tu penses, le sermonne son père, tu ne dis jamais rien!»

L'affaire du film serbe («Bosniaque!») a soudain fait apparaître sa lâcheté. Derrière ses écrits, c'est sa suffisance qui éclate au grand jour. Son ton éclairé n'est qu'une pose hautaine. Il connaît pour la première fois le mépris. Son monde, ses amours et ses amitiés s'écroulent comme un château de carte. Il n'intéresse plus personne. Sinon, à peine, Aurélie (Valentina Cervi fantomatique), cette fille un peu folle, presque imaginaire, négatif de Juliette, qu'un gourou intello (Michel Piccoli) tient recluse, comme une maladie honteuse. Entre Didier et elle, pas de jugement ni d'estime: elle l'a juste choisi. «Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. – Pourquoi? – Parce que vous correspondez.» Correspondre? Correspondre à quoi? Plus rien, dans la vie de Didier, ne correspond à l'image qu'il croyait donner. Au tir au canard, Didier est plumé.

Dépiautage à la râpe à fromage

Ce jeu de massacre pourrait être pris pour la vengeance d'un cinéaste abîmé par la presse s'il n'émanait d'un ancien critique. Ci-devant Pascal Bonitzer, ancien des Cahiers du cinéma, qui signe sa deuxième mise en scène après Encore, le Prix Jean Vigo de la meilleure première œuvre française en 1996. Deuxième film et deuxième comédie sentimentale. De l'un à l'autre, se contenter de dire que le ton du cinéaste s'est acéré est un faible mot. Comment comparer un coup de lavette sur le museau avec un dépiautage à la râpe à fromage. Et quand c'est Luchini la pièce à débiter, muet, ballotté, le paysage est pour le moins exotique. Tient-il là son meilleur rôle? Ceux que ses mimiques et son débit agacent diront que oui. Les autres aussi.

Avant de passer à la réalisation et depuis 1976 déjà, Pascal Bonitzer a signé une vingtaine de scénarios. Ses commanditaires les plus fidèles: André Téchiné, Jacques Rivette et Raoul Ruiz. Si Rien sur Robert était sa dernière production, il aurait gardé le meilleur pour la fin. Son film a parfaitement digéré l'influence de la Nouvelle Vague pour la régurgiter en dialogues ciselés, en saynètes surprenantes. Ça faisait longtemps qu'un critique n'était pas devenu un bon cinéaste. Son talent éclate notamment dans la scène d'un mémorable dîner d'érudits. Piccoli s'en prend soudain à Luchini: «Dans vos textes, vous montrez une telle assurance. L'assurance des timides. Mais votre petit style cache une âme fausse. J'ai aimé certains de vos écrits, mais quand j'ai su pour le film bosniaque, je me suis senti dupé. Vous resterez un éternel affamé! Un critique!» Bonitzer, envions-le, y a échappé.

Rien sur Robert, film de Pascal Bonitzer (France 1999), avec Fabrice Luchini, Sandrine Kiberlain, Valentina Cervi, Michel Piccoli, Bernadette Lafont, Laurent Lucas, Denis Podalydès, Edouard Baer.