Livres

Lucia Berlin dispense ses bons conseils aux femmes de ménages

Elle a écrit des nouvelles éblouissantes et libres, puis elle est morte après une vie aventureuse et délurée. L’Amérique et le monde la découvrent, enfin

Inconnue à cette adresse, voilà les mots qui auraient pu figurer sur le passeport de Lucia Berlin. Parce que, toute sa vie, elle a été insaisissable, un vrai feu follet dont il est impossible de compter tous les déménagements. Et parce qu’elle est longtemps restée un écrivain fantôme: l’Amérique ne l’a vraiment découverte que très récemment, en 2015, une décennie après sa mort – à 68 ans –, dans la plus grande indifférence. Et si Lucia Berlin a pu enfin sortir d’un long purgatoire, c’est grâce à un livre, un seul: le détonnant Manuel à l’usage des femmes de ménage, un bouquet de brèves nouvelles qui sont en train de faire le tour du monde des traductions.

Ce qu’y raconte l’éternelle vagabonde, c’est tout simplement sa vie, une vie de patachon, une vie toute en turbulences, en petites misères et en grands coups de blues, comme dans les histoires de Raymond Carver ou de John Fante – ces deux maîtres de la short story dont elle est parfois très proche.

Entre deux trains

Comme pour eux, on dirait que son existence s’est déroulée entre deux trains, entre deux portes, entre deux départs et deux ruptures. Une naissance en Alaska en 1936, avec un père ingénieur minier qui, de missions en missions, l’entraîne à travers toute l’Amérique du nord. Un long séjour – à 6 ans – à El Paso chez un grand-père à moitié fou. Un atterrissage à Santiago du Chili, où sa mère sombre dans l’alcool pendant qu’elle soigne une sévère scoliose. Un passage par l’Université du Nouveau-Mexique puis, à 23 ans, la découverte de la bohème new-yorkaise.

Confidentiel

Et l’oiseau s’envole encore au début des sixties, pour se poser au Mexique, à Albuquerque et en Californie, où son goût pour le nomadisme et sa phobie des routines la contraignent à écrire à la sauvette, tout en multipliant les petits boulots – elle sera professeur remplaçante, standardiste, infirmière, auxiliaire médicale. Et ainsi de suite, un scénario en zigzags qui s’affole jusque dans les années 1980, lorsque Lucia Berlin publie un premier recueil de nouvelles – il restera confidentiel mais il lui vaudra pourtant un poste d’écrivain en résidence dans le Colorado, avant un ultime bivouac à Los Angeles où elle mourra en novembre 2004.

Trois mariages

Mais Lucia Berlin, c’est également trois mariages ratés et quatre fils, dont l’aîné dira: «Jeune mère, elle nous a trimballés dans les rues de New York pour aller dans les musées ou pour écouter du jazz. Et puis, tout d’un coup, on était à Acapulco ou ailleurs, on déménageait tous les six mois. Mais la vraie maison, c’était elle, sa voix et sa tendresse. Et quand elle écrivait, c’étaient des histoires vraies, pas forcément autobiographiques mais pas non plus très éloignées de la réalité.»

Urgences

On ne peut pas mieux définir les quarante-trois récits du Manuel à l’usage des femmes de ménage. Des instantanés. Des Polaroid. Des notes griffonnées sur le seuil instable de destins obscurs. Des saynètes arrachées au quotidien de l’Amérique invisible, celle qui hante les maisons de retraite ou qui piétine dans les files d’attente des urgences hospitalières, des centres de désintoxication, des cellules de dégrisement ou des laveries automatiques. Autant de scènes précaires où la narratrice – l’alter ego de Lucia Berlin – ne cesse d’être aux aguets pour saisir, en deux pages, un naufrage ou un renflouage provisoire, un regard ou un murmure révélateurs, et tous ces «petits rien de la vie» qui en disent pourtant si long, comme dans les nouvelles de Grace Paley.

Fixer la réalité

Quant aux personnages favoris de Lucia Berlin, ce sont le plus souvent des femmes aux abois, et qui lui ressemblent. Elles sont réceptionnistes ou standardistes, enseignantes ou infirmières – excellents postes d’observation. Elles ont des mères fantasques, et des problèmes avec les hommes ou avec l’alcool mais elles ne capitulent jamais. «Celle-là, vous ne pourrez vous empêcher de la plaindre», lance l’Américaine à son lecteur, au détour d’une confidence. Et, dans une de ses rares interviews, elle donnera quelques clés de son travail: «J’écris ce que je ressens quand quelque chose me paraît vrai. Émotionnellement vrai. Ce que je veux, c’est fixer une réalité, un moment. Ce n’est pas thérapeutique, mais pour obtenir davantage de clarté. Afin de comprendre ce que j’ai réellement ressenti.»

Pochardes

Dans un Lavomatic, un vieil Indien observe les mains de sa voisine et leurs regards ne font que se croiser dans le miroir, comme s’ils devaient rester à tout jamais étrangers l’un à l’autre. Dans une sinistre clinique d’avortement mexicaine, des jeunes filles attendent leur tour, la honte et la peur au ventre. Dans un cabanon, un vieillard se prépare à mourir en compagnie de quelques chèvres. Dans une école religieuse, une enseignante est congédiée parce qu’elle est communiste. Chez les alcooliques anonymes, des pochardes déblatèrent leurs interminables jérémiades.

Dans son cabinet, un dentiste maboul se fait arracher toutes les dents pour pouvoir tester les prothèses qu’il fabrique. Quant aux femmes de ménage dont il est question dans la nouvelle éponyme, Lucia Berlin leur donne trois conseils. Un: voler des somnifères plutôt que les pièces de monnaie traînant sur le buffet. Deux: éviter de travailler chez des amies car «tôt ou tard, elles vous en voudront d’en savoir trop long sur elles». Trois: ne jamais se faire engager par un psychiatre – «on devient fou.»

Berceau neuf

Ce genre d’humour est la «griffe» de Lucia Berlin, qui déteste le pathos et le misérabilisme lacrymal. Quand sa plume risque de s’apitoyer, elle raconte l’histoire d’une apprentie starlette dont le soutien-gorge gonflable finit par éclater dans la cabine pressurisée d’un quadrimoteur, en plein vol. Il y a aussi, chez Lucia Berlin, le coup de poignard qui peut surgir à tout instant, comme ces quelques mots sur une affichette: «A vendre, berceau neuf jamais utilisé. Bébé mort.» Autre spécialité maison, tous ces aphorismes grinçants dont le recueil est truffé.

Exemple: «Qu’est-ce que le mariage? Je n’ai jamais compris. Et aujourd’hui, c’est la mort que je ne comprends pas.» Ailleurs: «Maman, tu voyais le mal partout. Étais-tu folle ou clairvoyante?» Et un peu plus loin: «La plupart du temps, ça ne m’embête pas de vieillir.» Avec son cortège d’éclopés de la vie, Lucia Berlin sort des oubliettes de la littérature comme un diable de sa boîte. Après l’avoir lue, on n’entrera plus dans une laverie automatique de la même façon. Et, dans les avions, on aura soin d’éviter les majorettes aux appas trop engageants.


Lucia Berlin, «Manuel à l’usage des femmes de ménage», trad. de l’américain par Valérie Malfoy, Grasset, 550 p.

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