LucÍa Etxebarria

Beatriz et les Corps célestes

Trad. Alexandra Carrasco

Denoël, 318 p.

Dans Amour, Prozac et autres curiosités, Lucía Etxebarria, 34 ans, confrontait le destin de trois sœurs, de l'enfance jusqu'à la trentaine, dans l'Espagne de l'«après-movida» (lire le Samedi Culturel du 11 décembre 1999). Cristina la narratrice était une rebelle avide d'absolu, insatiable d'expériences sexuelles et d'ecstasy, côtoyant la perdition par la drogue; la seconde était banalement mariée et frustrée, la troisième, carriériste célibataire et frustrée.

À première vue, Beatriz et les Corps célestes (Beatriz y los cuerpos celestes, 1998), qui a obtenu le Prix Nadal dans son pays, reprend la problématique du bovarysme contemporain, mais de façon plus marquée par l'ambiguïté sexuelle et les attachements lesbiens. Fille de bonne famille catholique, la vierge narratrice Beatriz est fascinée par une copine, Mónica, qui s'ennuie et multiplie les amants avec une sorte de rage. «Maintenant que j'ai mûri […], je pense qu'elle assimilait le sexe à la violence, l'amour au sexe et la domination à l'amour.» Beatriz éprouve un mélange de jalousie et d'excitation. Mónica est une junky, deale de la drogue et entraîne Beatriz dans son commerce, en compagnie du surineur Coco, dans la nuit des terrains vagues et des boîtes louches de la périphérie madrilène. La mère de l'héroïne est maladive et dépressive, l'héroïne déprime aussi. Quand elle a dix-huit ans, son père prend l'initiative de l'envoyer étudier à Edimbourg, où elle s'impose un programme d'études spartiate. Exil, clôture et routine entre l'Université grise et une chambre lugubre, dans une ville de brouillards aux antipodes de la lumineuse Madrid.

Et puis, un soir, dans un bar gay, elle fait la connaissance d'une blonde et féline lesbienne, Cat, qui jette son dévolu sur elle. Elle emménage chez Cat. «Mon corps lui appartenait.» Auprès d'elle, la blessure qu'était Mónica cicatrise lentement. Un homme dans les trente ans, étudiant attardé, passionné de musique et de littérature, entre brièvement dans sa vie, puis en sort après l'avoir rendue femme. Au terme de quatre années écossaises, Beatriz quitte en catimini la chambre de Cat et regagne Madrid. Après toutes sortes d'excès, Mónica est entrée dans une clinique de désintoxication, devenue une paysanne aux mains rugueuses, comme immergée dans un délire mystique, convertie au sarclage du potager et à l'alimentation des lapins. «Une fois éteint l'incendie que fut Mónica, j'espère simplement renaître de mes cendres et jouir de quelques braises de passion. […] La paix en somme. Ou l'amour.»

Le neuf, dans cette nouvelle exploration du malaise des adolescentes, c'est la poésie cosmique qui imprègne l'ouvrage, les analogies qui s'établissent entre les corps célestes et les corps charnels. Les uns et les autres obéissent à des lois fatales de conjonction et d'opposition, d'attraction et de répulsion, à des résultantes de gravité et de mouvement linéaire. Les étoiles naissent et s'éteignent, la lumière des étoiles mortes se perpétue dans la solitude des espaces éternels et silencieux. Ce roman associe le réalisme cru et désenchanté à l'incertaine musique des sphères.