«Ce livre s’adresse aux femmes qui sont déjà parties et à celles qui n’oseraient pas encore.» C’est ainsi que Lucie Azema, journaliste et voyageuse au long cours, présente son essai Les femmes aussi sont du voyage. A 31 ans, la Française a vécu au Liban et en Inde avant de s’installer à Téhéran. S’inspirant de la littérature de voyage et de son parcours personnel, elle porte un regard féministe et décolonial sur les récits d’aventures tels que nous les connaissons.

Jack London, Jack Kerouac, Nicolas Bouvier, Sylvain Tesson… La mention de ces écrivains-voyageurs suffit pour insuffler l’appel de l’aventure. Moins connues sont leurs homologues féminines: Anita Conti, Isabelle Eberhardt, Ella Maillart, Sarah Marquis… Si la pandémie sédentarise les âmes voyageuses, l’ouvrage de Lucie Azema invite à varier les lectures, et repenser le voyage à travers le prisme du genre.

Le Temps: Dans votre livre, vous dénoncez l’objectification des femmes dans la littérature de voyage dite classique. Comment expliquer ce phénomène?

Lucie Azema: Souvent, les femmes sont décrites comme faisant partie du décor. Cette déshumanisation passe par une sexualisation et une fétichisation du corps féminin, en particulier des étrangères dépeintes comme lascives. A aucun moment une relation d’égal à égal ne s’instaure. La voyageuse aussi est dévalorisée, que ce soit comme une sous-voyageuse, novice et peureuse, ou comme une femme débridée, une traînée. Le narrateur l’utilise donc comme faire-valoir, ou pour satisfaire sa sexualité.

Est-ce encore le cas aujourd’hui?

Si ce dénigrement est moins systématique, il ressurgit parfois dans des écrits contemporains. Lorsque Sylvain Tesson tombe malade à Dunhuang, en Chine, il décrit des aventurières qui lui viennent en aide comme de «vieilles filles des pays anglo-saxons atteignant l’âge de non-retour [qui] se mettent à courir le monde en tous sens en proférant des inepties à la manière des prophètes hirsutes à qui le soleil a fait fondre le cerveau». Il épargne ses homologues masculins de cette condescendance. Cela ne veut pas dire que Tesson est misogyne, mais cette phrase est l’écho d’une culture du voyage encore profondément patriarcale.

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Vous évoquez le voyage comme une «fabrique de la masculinité»…

Le voyage est une performance de la masculinité, car il permet d’exhiber son indépendance et ses capacités physiques. Dans la mythologie, Ulysse cumule les aventures pendant que Pénélope est cantonnée au foyer. Cette mise en scène des rôles genrés exclut aussi les hommes et personnes LGBTQ qui ne correspondent pas à l’archétype de la virilité. L’aventurier avec un grand «A», c’est le voyageur solitaire, qui n’élève pas ses enfants, et qui prend des risques dans des contrées reculées. Un cliché souvent surjoué qui incite certains écrivains-voyageurs à édulcorer leurs récits pour recréer ce mythe.

Alors que, comme vous le montrez dans votre livre, les femmes voyagent pourtant depuis longtemps…

Les femmes voyageaient bien avant Nellie Bly et Alexandra David-Néel. Or elles étaient souvent perçues comme des accompagnatrices, ou elles partaient travesties en homme. Jeanne Barret est la première femme à avoir effectué le tour du monde, sous le nom Jean Barret. Il nous reste des traces des aventurières démasquées, mais les autres sont oubliées… On ne peut toutefois pas contester qu’elles étaient moins nombreuses.

A l’époque, la plupart des femmes n’avaient pas accès à l’éducation, ni à un compte en banque, et elles subissaient davantage d’injonctions à enfanter. Le patriarcat opère donc en aval, en invisibilisant leurs parcours, mais aussi en amont, en créant pour elles des conditions d’accès au voyage difficiles.

Le prix à payer pour partir est-il plus élevé pour une femme?

Socialement, oui. Contrairement à l’aventurier qui s’inscrit dans les normes genrées, l’aventurière doit se libérer d’injonctions supplémentaires, et se mettre à contre-courant. Par exemple, la prise de risque est admirée chez le voyageur, et découragée chez la voyageuse. On inculque aux femmes la prudence, la peur, et on les culpabilise s’il leur arrive un malheur. Dans leurs récits, cela leur enjoint souvent de cacher ou de minimiser les dangers encourus. Pourtant, ces craintes sont souvent infondées. Etre seul est dangereux, indépendamment du sexe et du pays.

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Vous décrivez la voyageuse comme «un genre à part, un troisième sexe». En quoi le voyage lui permet-il de s’affranchir des catégories genrées?

Une femme qui voyage échappe à la performance de genre. En partant, elle devient une espèce d’être hybride: ni homme ni femme, c’est une sorte de troisième sexe. Ce statut privilégié lui ouvre les portes à des espaces non mixtes – féminins comme masculins. En Iran, j’ai été acceptée dans des cercles d’hommes car on me considérait comme une non-femme. A contrario, cette barrière demeure chez le voyageur qui n’aura pas accès aux lieux féminins.

En proposant un autre regard, les récits féminins éclairent souvent l’angle mort laissé par les voyageurs. Par exemple en critiquant l’érotisation du harem, qui est un lieu d’esclavage.

Vous avancez qu’«il faut être libre de voyager et être libre pour voyager»: qu’entendez-vous par là?

Deux entraves limitent la voyageuse: la culture virile du voyage qui les exclut d’emblée, et les injonctions sociales intériorisées, notamment liées à la sécurité et à la maternité. Avant de pouvoir hisser les voiles, l’aventurière doit passer par un processus de déconstruction et briser les chaînes présentes autour d’elle, mais aussi en elle.

Vous évoquez la tension entre voyage et maternité…

Un père quittant ses enfants pour l’aventure est admiré, tandis qu’une mère absente, même quelques mois, sera dénaturée. Beaucoup d’aventurières ont tiré un trait sur la maternité, celle-ci étant incompatible avec la liberté du voyage. L’océanographe Anita Conti affirmait: «Faire l’amour, oui, mais surtout pas d’enfants!» Même aujourd’hui, ça reste difficile à concilier.

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En faisant référence à des études post-coloniales, vous suggérez qu’on pourrait remplacer «discours colonial» par «littérature de voyage»…

Pendant longtemps, les récits d’explorateurs ont dicté la vision du monde et légitimé le colonialisme. Aujourd’hui encore, ces écrits sont à 90% occidentaux et masculins. Le développement du tourisme sexuel, qui fétichise l’Autre, en constitue le point d’orgue. Pour décoloniser le voyage, il faut décoloniser son imaginaire: faire tomber le fantasme et instaurer un rapport égalitaire.

Le voyage reste un champ sous-exploré des études féministes…

Le voyage est souvent perçu comme un «bonus», et donc secondaire. Pourtant, il souligne et prolonge les enjeux féministes. Il incarne la liberté et le droit d’être seule. Pour beaucoup de femmes, voyager n’est pas un «bonus», mais un choix de vie.

Quel conseil donneriez-vous à celles qui hésitent à se lancer?

Premièrement, je leur conseille d’avoir confiance en leur intuition. Souvent, les femmes n’osent pas partir car elles se posent des questions que les hommes ne se posent pas. Il faut se demander: «Un homme se poserait-il ces questions?» Certains doutes sont évidemment légitimes. Mais si la réponse est non, il est temps de larguer les amarres.


Lucie Azema, «Les femmes aussi sont du voyage – L’émancipation par le départ», Flammarion, 336 p.