Il vous parle de Bienne, son territoire ceinturé par les lieux alternatifs, comme d'une autre planète. Un lieu un peu étrange où l'on hue les jazzmen qui auraient l'impudence d'entrer en scène avec un répertoire de standards. Normal, pour une ville dont le gourou brésillé – clarinettiste de surcroît – se nomme Hans Koch, un homme qui a fait du cri une seconde respiration. Oui, il existe un esprit de Bienne. Un esprit dont Lucien Dubuis, souffleur du cru qui a fêté ses 28 ans, semble l'émanation la plus sidérante. Visite dans la tête bondée d'un géant croissant.

Avant de créer Crossover Jazz Trio, avant d'avoir sorti un disque nommé Sumo, Lucien Dubuis était un souffleur comme les autres. Un travailleur, certes. Un adolescent qui passait de la chanson française la plus institutionnelle à Coltrane, du hard rock le plus dévasté à Madonna. «Cela brasse énormément», ponctue-t-il d'une voix à la limite de l'audible. Si Lucien Dubuis a deux hémisphères à son cerveau, c'est parce que cohabitent en lui un jeune homme timide, savant, fragile… et une bête de scène, volontiers punk, amatrice de mauvais jeux de mots et de musique saignante.

Dans cette esthétique du Dr. Jekyll et Mr. Hyde, cette oscillation entre rigueur et dérèglement, se love entière la musique de Dubuis. Avec ses amis de dix ans, de cinq ans ou de récemment – le prodigieux bassiste-chanteur Simon Gerber, le contrebassiste Simon Friedli et le guitariste Roman Nowka – il vient de fonder un Old School Quartet. Excroissance monstrueuse au Crossover Jazz Trio: «Dans le disque du trio, nous avions placé des interludes marrants. Je voulais combiner l'hystérie de ces courtes pièces et une approche rétro.» D'emblée les projets cartoonesques de John Zorn viennent en tête. Ici et là, l'humour polit une musique spartiate.

Logé dans la maison du Bel Hubert qu'il accompagne parfois, dans l'attente d'un deuxième enfant, Lucien Dubuis sort maintenant le disque de son quartette. Avec l'envie de rester dans cette région dont il sait qu'elle est «aussi éloignée de Zurich que de Lausanne.» Un entre-deux-mondes, peut-être; un monde en soi, plutôt. «Chez nous, les musiques sont assez crades, underground. Peut-être parce que c'est une cité ouvrière ou que nous vivons dans cette identité bilingue.» Pour l'heure, Lucien Dubuis se lance des défis. Il y a quatre ans, il a soufflé pour la première fois dans une clarinette basse. «C'était dur. Au début, j'essayais des becs très ouverts, je les passais même sous l'eau chaude. J'aime que mon son reste un peu pataud.»

Deux cours ont suffi, offerts par Hans Koch, pour que Lucien Dubuis devienne l'un des clarinettistes les plus captivants du moment. Dans l'Old School Quartet, le son inonde la bande. Comme une liqueur bien dégrossie. Ses compositions – marquées par le blues, le boogie mais aussi une avant-garde allemande du type Der Rote Bereich – ne transigent pas entre un lyrisme fêlé et une loufoquerie potache. L'avant-garde n'est pas sérieuse lorsque passe le temps: «J'aime Coltrane mais ses révoltes ne m'appartiennent pas. Il est essentiel de garder une certaine dérision. Parfois cela peut virer gravement. Mais, en général, un d'entre nous relance la musique. Cela nous permet de rester dedans.»

Pas de doute que ce jazz est habité, qu'il ne se résout pas en un projet comique. Il y aurait plutôt, chez Lucien Dubuis, la marque de Thelonious Monk. Un refus de la sentence déclamatoire, du spirituel scandé sur les toits. Pour une voie d'introspection toujours à la limite de la fissure; cette fragilité, encore. Maintenant qu'il dirige deux groupes de niveau international, Dubuis – saxophoniste qui clarinette sec – ne se voit pas succomber au «branché sérieux». Il continue de souffler pour que ces musiques, qui ne font pas les samedis soir télévisés mais qui vous changent la vie, ne soient plus confinées au Seeland.

Lucien Dubuis' Old School Quartet (Altri Suoni).