Elle est vive, articulée, sophistiquée et place la transmission au cœur de son action. Pourtant, Lucienne Peiry ne travaille pas seulement dans l’art brut, elle est l’art brut. Comme si cette expression constituait son poumon. «C’est vrai. Depuis que, à 19 ans, j’ai assisté au cours de Michel Thévoz intitulé «Art et spiritisme», je suis habitée et fascinée par la radicalité, la résistance et la force de ces travaux qui nous obligent à sortir d’une approche académique. Quand beaucoup voient la souffrance dans les formes proposées par ces personnes à la marge, moi je vois comment, magistralement, elles tentent de s’en libérer.»

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Après avoir dirigé la Collection de l’art brut à Lausanne de 2001 à 2011, Lucienne Peiry enseigne, continue à publier des ouvrages à vitesse grand V – depuis 1987, elle a signé 35 titres! – et monte des expositions en Suisse ou à l’étranger. Comme la très remarquée Ecrits d’Art Brut – Langages & pensées sauvages, à voir au Musée Tinguely, à Bâle, jusqu’au 23 janvier prochain. Soit des lignes et des courbes de mots qui, sur papier, pierre, bois ou tissu, deviennent matière en mouvement, chants chavirants.

Pas de repentir

«Vous savez ce que j’aime particulièrement dans l’art brut?» questionne la jeune sexagénaire qui préfère parler de son site, notesartbrut.ch, plutôt que d’elle-même. «L’absence de repentir et la liberté totale qui traversent ces propositions. Voilà pourquoi l’intérêt pour l’art brut explose depuis trente ans. Ici, pas de politiquement correct, mais une nécessité impérieuse à s’exprimer au gré de formes singulières, follement variées et souvent bien plus joyeuses qu’on ne le dit.»

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Tout de même. Quand on lit les litanies émaillant le catalogue Ecrits d’art brut (Ed. Seuil) comme celles, magnifiques, d’Emma Hauck, de «Jeannot» ou de Gaspard Corpataux, et qu’on apprend que ces artistes ont été hospitalisé·e·s dans des cliniques psychiatriques, on ne nage pas dans le bonheur, non?

«Il y a de la souffrance et cette souffrance doit être prise en compte, oui. Mais, dans cet accrochage, certains artistes comme la Française Laure Pigeon ou le Brésilien Arthur Bispo do Rosario, auteur du magnifique Manteau de présentation brodé recto verso, se sentent reliés à une force supérieure. Leur expression est une révélation et non une plainte. J’aime aussi cette dimension spirituelle de l’art brut. Et puis le rire est très souvent présent dans ces travaux, à travers un constant pied de nez aux règles de l’art.»

Qu’est-ce qui a amené Lucienne Peiry, «enfant boute-en-train», à se passionner pour cette expression? «J’ai grandi dans une famille fribourgeoise installée à Lausanne. Avec mon frère qui est devenu architecte et ma sœur, assistante de production, on a toujours beaucoup chanté avec ma maman sommelière et son mari, employé aux TL.

«Je crois que cette souche populaire s’est réveillée quand, à l’université, j’ai entendu le grand spécialiste Michel Thévoz parler d’art brut. L’idée que la création n’est pas seulement réservée à une élite, mais qu’elle peut être un jaillissement impétueux m’a saisie. Le côté crypté aussi. Lors de mes voyages de reconnaissance en Italie, au Japon ou autres, je deviens une sorte de détective à la recherche d’indices pour comprendre les langages secrets de ces artistes», s’amuse celle qui, en 1996, fut la première femme en histoire de l’art à l’Université de Lausanne à obtenir le titre de docteure. Le titre de sa thèse? De la clandestinité à la consécration: histoire de la Collection de l’art brut, 1945-1996.

Ce qui nous amène tout naturellement à Paris et à la nouvelle nomination de Lucienne Peiry dans le comité art brut du Centre Pompidou. Car, on s’en souvient, la magnifique collection dont s’enorgueillit Lausanne repose sur le don que Jean Dubuffet, artiste et collectionneur français, a fait à la ville, en 1971, de pièces acquises depuis 1945. «Les amateurs d’art brut français ont été écœurés par ce départ et cherchent, depuis, à combler ce vide. La grande donation de Bruno Decharme et la création de cette collection à Pompidou s’inscrivent dans cette réparation, cinquante ans après», sourit la spécialiste.

Comprendre pour mieux sentir

Mais pourquoi Dubuffet a-t-il préféré Lausanne à Paris? «Parce que Paris, mondain, boudait l’art brut dans les années 1970 et que Lausanne était une petite ville presque intime qui constituait un parfait cocon pour ce type de propositions», répond celle qui fut journaliste culturelle à la RTS pendant quinze ans.

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«La transmission est centrale pour moi. Voilà pourquoi, dans mes expositions, il y a à la fois une notice sur l’œuvre et une autre sur l’artiste. Plus les visiteurs comprennent la motivation de la personne, plus ils peuvent plonger en profondeur dans la complexité de son art. Certains commissaires approchent l’art brut comme n’importe quelle production artistique et rechignent à donner des explications. Je ne suis pas du tout de cette école.»

Mère de deux garçons adultes qui étudient psycho et sport à l’Université de Lausanne, Lucienne Peiry enseigne justement l’art brut dans les universités et à l’EPFL. «Je suis épatée de voir à quel point les futurs ingénieurs sont ouverts à ces mondes étranges, complexes, alambiqués. Ils sont touchés par le souffle qui se dégage de ces pièces.» Souffle, le mot va bien à cette passionnée.


Profil

1961 Naissance le 4 septembre à Lausanne.

1987 Mémoire sur Giovanni Battista Podestà dans «Les Cahiers de l’art brut», fondés par Jean Dubuffet.

1996 Première femme docteure en histoire de l’art à l’Université de Lausanne.

2001 Directrice de la Collection de l’art brut, à Lausanne, jusqu’en 2011.

2021 Exposition «Ecrits d’Art Brut» au Musée Tinguely à Bâle et
nomination au sein du comité art brut au Centre Pompidou, à Paris.


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