Festival Antigel

Lucinda Childs, l’infini est son royaume

La chorégraphe et danseuse américaine présente à Genève son légendaire «Dance» et trois pièces de poche piquantes et farceuses. Confidences d’une taiseuse aux yeux célestes

Jeune, Lucinda Childs aurait fait une merveilleuse James Bond girl. Elle a tout pour cela: une élégance d’aristocrate new-yorkaise, une détente de sirène du Mississippi, des yeux qui sont une énigme et une tentation, un port de tête qui l’aurait fait perdre à Sean Connery – le 007 des années 1960. Dans le hall d’hôtel parisien où elle vous attend à neuf heures précises, Lucinda Childs est une icône à facettes: mille histoires s’y reflètent, toutes taiseuses, on le jurerait. Implacable dans son trench-coat clair et court, la chorégraphe et danseuse a un côté agent secret.

Solidarités mystérieuses

Son art, sa légende consistent d’ailleurs justement en ceci: elle a tissé des solidarités mystérieuses avec des artistes qui sont chacun des galaxies en soi, le plasticien Sol LeWitt, le compositeur Philip Glass, le metteur en scène Bob Wilson; avec eux, elle a signé des pièces qui sont des éclairs dans la mémoire du siècle, Dance notamment, à l’affiche dès lundi du Bâtiment des forces motrices à Genève – accueilli par l’Association pour la danse contemporaine (adc) et le festival Antigel.

Lucinda Childs vit des nuits étranges. Une sorte de Retour vers le futur, où le passé est un présent saillant. À Paris, comme à Genève cette semaine, elle ne célèbre pas seulement la renaissance de Dance, ce spectacle qui naît en 1979, elle assiste à ceci: sa nièce, la danseuse genevoise Ruth Childs, simule, à l’aide d’un drap, une baignoire, on croirait une vraie, tandis que vrombit une canalisation. Neptune est dans le lavabo. Sur ce borborygme, Ruth s’allonge comme dans une bassine, lève une jambe, se prélasse. En 1962, Lucinda était cette baigneuse: elle titrait sa performance Pastime. Aujourd’hui, elle l’offre à Ruth, qui la ressuscite à sa manière mutine et lunaire, avec deux autres pièces, Carnation et Museum Piece – à la Salle des Eaux-Vives, à Genève, du 4 au 7 février.

Auréole

Dans ces trois miniatures, il y a la première Lucinda Childs, celle qui n’a pas encore d’auréole, mais un feu pâle, déjà. C’est cette histoire qu’on voudrait entendre de sa bouche: comment la promesse s’est accomplie; comment elle est devenue cette chorégraphe dont les pas apparemment élémentaires se répètent à l’infini; comment elle a transformé ce qu’on appelait le minimalisme en sortilège rythmique, comment elle est devenue classique avec le temps. Tout cela, elle ne le raconte pas, elle l’esquisse avec un mélange de distance et de courtoisie extrême, économe de ses mots. «Un danseur, ça danse, ça ne parle pas» est l’une de ses formules favorites. L’historienne Corinne Rondeau le rappelle dans le beau dossier que le Journal de l’adc consacre à l’artiste.

Canapé crème

Lucinda est à présent assise sur un canapé crème et cuir. On l’écoute et on imagine. Elle a 22 ans en 1962, la silhouette ailée d’une ballerine – le ballet classique est sa première école –, un appétit pour tout ce qui bouge en dehors du cadre. Andy Warhol fait du bruit avec des tableaux inspirés des comics (Saturday’s Popeye, Superman, etc.), Marilyn Monroe maquille mal des chagrins qui remontent en marée, le chorégraphe Merce Cunningham dissocie musique et mouvement, son compagnon, le compositeur John Cage, érige le hasard en principe de création. La jeune femme est prise par ces courants. Elle suit des cours chez Merce Cunningham et sympathise avec la danseuse Yvonne Rainer, 28 ans et la réputation déjà de démonter les formes.

«Je l’ai rencontrée dans le studio de Merce, je suis allée voir le spectacle qu’elle faisait à la Memorial Church, une église new-yorkaise qui a d’abord accueilli des plasticiens comme Robert Rauschenberg, puis de jeunes performeurs et danseurs comme Steve Paxton et Yvonne Rainer, justement. Dans son solo, elle parlait, ce qui était frappant, et elle faisait des gestes très quotidiens. J’ai adoré l’énergie qui se dégageait de la pièce et de l’endroit. J’ai eu envie de faire partie du groupe, j’ai été admise. C’est là que j’ai eu l’idée de Pastime, je voulais une musique qui évoque l’eau, quelque chose de très John Cage. J’ai présenté ma performance, puis j’en ai fait d’autres. Le Judson Dance Theatre, nom de la troupe, était un laboratoire très ouvert.»

Poissons pilotes

Lucinda est dans le bain. Ses poissons pilotes ont pour nom Cage et Cunningham. «Les danseurs de Merce répétaient en silence, c’était merveilleux à observer, ils découvraient la musique du spectacle le soir de la première. Dans les années 1970, j’ai travaillé de la même manière, au studio on n’entendait que les pas des danseurs.» Les sixties se débrident. Et l’artiste avec. Elle apprend à s’amuser des objets – les bigoudis transformés en hot-dogs dans Carnation par exemple; à extraire de l’ordinaire la moelle farceuse de la civilisation. Il y a du Marcel Duchamp dans ses pochades, un culot de belle affranchie. «J’étais marquée par le minimalisme, nourrie aussi par ce New York où tout était passionnant.»

De sa vie privée, on ne saura rien. A sa manière pudique, Lucinda Childs est aussi la fille d’un certain structuralisme. Seule compte l’œuvre. L’auteur est un fantôme. N’empêche qu’au mitan des années 1970, elle rencontre un taiseux texan, long corps fragile qui fait du théâtre une calligraphie orientale, c’est Bob Wilson. «Ça a été décisif, raconte-t-elle. Il m’a engagée pour Einstein on the beach, cinq heures d’opéra sur la musique de Philip Glass. C’était une autre façon de travailler, plus classique, mais avec le souci d’être personnel.»

Cosmos

Même spirale, même cosmos. Lucinda Childs et Philip Glass s’harmonisent. Elle rêve d’une grande pièce où graviteraient, comme autant de corps célestes, des estafettes blanches. Il compose la partition. Et elle demande à Sol LeWitt – cet apôtre du minimalisme qui connaît alors sa première rétrospective au MoMA de New York – de concevoir l’espace. «Et puis j’ai eu cette idée, dit-elle sur le canapé blanc crème. Les danseurs seraient le décor. Sol est venu les filmer au studio, puis il a fait un montage vertigineux, qui joue sur le mouvement vertical comme sur l’horizontal, qui introduit aussi des gros plans.»

Sidérantes

Avec ses projections sidérantes, Dance est ce que Corinne Rondeau appelle, dans le Journal de l’adc, une boîte optique. Cette hypnose géante enthousiasme. On s’arrache désormais Lucinda Childs, des compagnies du monde entier – dont celle du Grand Théâtre – lui commandent des pièces. Bob Wilson lui demande en 1995 de se fondre avec Michel Piccoli dans La Maladie de la mort de Marguerite Duras – au Théâtre de Vidy à l’époque. «J’ai rencontré Duras, elle m’a dit: «Bon, votre français n’est pas parfait, mais ça ira.»

«Et si vous n’aviez pas été danseuse, Lucinda?» La réponse fuse: «J’aurais été actrice. Mais j’ai croisé le chemin de Merce Cunningham et cette rencontre a été capitale.» L’heure a filé. «Vous n’avez plus besoin de rien?» Le bleu de ses yeux vous transperce. Dans le hall bourdonnant, elle a des manières de reine incognito. Elle aurait été stupéfiante dans le rôle de M, la mère supérieure de James Bond qui s’éclipse à la fin de Skyfall, le film de Sam Mendes. Tomber du ciel est d’ailleurs son métier.


Profil

1940 Lucinda naît le 26 juin à New York. A 6 ans, elle commence à danser, mais rêve d’être actrice.

1962 Formée au ballet classique, elle rejoint le Judson Dance Theater et réalise ses premières performances, dont «Pastime».

1979 Sol LeWitt, Philip Glass, Lucinda Childs: «Dance» est salué comme un chef-d’œuvre.

2016 Elle vit à Martha’s Vineyard, petite île au large de Boston, distinguée comme une héroïne d’Henry James.


«Dance», Genève, Bâtiment des forces motrices, lu 1er, ma 2 et me 3 février à 20h30; www.adc-geneve.ch et www.antigel.ch

«Pastime», «Carnation» et «Museum Piece», Salle des Eaux-Vives, du je 4 au di 7 février.

Discussion avec Ruth Childs en présence de Lucinda Childs, le jeudi 4 février après le spectacle.

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