Depuis vingt-huit ans, aucune exposition consacrée au travail radical de Lucio Fontana (Santa Fe, Argentine, 1889 – Varese, Italie, 1968) n'a été montrée dans un musée suisse. La dernière fois, c'était en 1976 au Kunsthaus de Zurich. Alors que «jamais ses œuvres n'ont été autant recherchées que maintenant par le marché de l'art», fait remarquer Reinhard Spieler, le directeur du Museum Franz Gertsch à Burgdorf. Il y eut bien, en 1987 à Lugano, une grande exposition regroupant nombre d'œuvres de Fontana, mais elle s'étendait à l'ensemble du Movimento spaziale italien (fondé par Fontana), où l'on retrouvait des artistes comme Roberto Crippa, Giuseppe Capogrossi ou Tancredi.

Reinhard Spieler et son institution peuvent donc avoir quelque fierté à être l'une des trois étapes – les deux autres étaient allemandes – de cette présentation coachée par la Fondazione Lucio Fontana à Milan et destinée à révéler un Fontana méconnu. Une quarantaine de dessins et esquisses éclairent en effet ses débuts, lorsqu'en 1946-1947 s'amorcent ses «recherches spatiales». Tandis que d'autres groupes font connaître des thématiques inattendues – religieuse (Pietà et Descente de croix, de 1955) ou études de nus, plus érotiques qu'académiques –, des sujets menés en parallèle de ses recherches plus pointues.

Celles-ci, par souci didactique, sont documentées par des travaux, peintures, sculptures, céramiques, installation, représentatifs de ses principales familles d'interventions: Buchi (trous), Tagli (entailles) et Teatrini (petits théâtres). Les Buchi sont des papiers ou toiles, le plus souvent monochromes, dont la surface a été trouée par un stylet. Un acte destructeur, mais un geste qui créait, pour la première fois dans l'espace plane de la représentation, une profondeur sans recours au trompe-l'œil ou à l'illusion. Par la suite, vers 1958, Fontana en vient aux Tagli, incisant de grandes toiles monochromes aux couleurs soutenues (rouge, bleu, jaune, rose), afin d'amplifier la sensation de profondeur mais encore de luminosité et d'irradiation impalpables ainsi que de mystère.

Une quête qu'il va par ailleurs essayer de concrétiser en concevant des installations, des chambres, éclairées à la «lumière noire» fluorescente ou au contraire complètement blanche – comme celle reconstituée à Burgdorf –, où le visiteur est amené par un dédale à une sorte d'éblouissement, de révélation de la matrice universelle. Le lien avec les dessins de nus apparaît alors évident. Avec les Teatrini, dont trois exemplaires sont exposés à Burgdorf, Lucio Fontana opte pour des reliefs (un mixte entre peinture et sculpture) qui accentuent cette «théâtralisation» de la perception. Les Teatrini se présentent comme des caissons formant deux plans. En arrière-plan: une toile à trous. Au-devant d'elle: un pourtour (noir, le plus souvent) aux contours irréguliers, partagés entre figures géométriques et silhouettes paysagères.

Cette référence à la nature n'est pas là pour faire joli. Elle est dans la logique du concept. Fontana considère, en effet, son acte d'ouverture de la toile comme une action de fertilisation. Alors, quoi de plus élémentaire qu'un parallèle avec ce qui se passe dans la nature. D'où les sculptures (terres cuites ou bronzes de la série Natura, fin des années 50) qu'il a réalisées en forme de grosses graines ou de coques, qui donnent l'impression d'éclore, de s'ouvrir ou de se fendre. Dès ses dessins initiaux (des années 40), Fontana s'efforce d'ailleurs de présenter, d'exprimer des énergies fécondes. Ses tracés virevoltent, s'emmêlent en arabesques, égratignent la surface, la déchirent. Et lorsqu'il peint par taches, les couleurs s'enflent comme des nuées prêtes à éclater. Il y a du reste chez lui une part de mystique. La transformation de la réalité, de la matière, son ouverture, est un cheminement vers le spirituel.

Avec Lucio Fontana, précise le Larousse de la peinture italienne (coll. Essentiels): «La surface de la toile ne sert plus à déposer les couleurs […] L'espace naît d'un geste créateur qui lui donne son énergie et le met en mouvement.» Ainsi, le geste de Fontana de trouer ou d'inciser une toile au cutter – aussi iconoclaste soit-il – influencera grandement tout le courant de l'art informel et son ambition de faire surgir toute forme à partir du chaos. De même, Fontana, en créant des espaces pénétrables, en construisant des dédales qui plongent le visiteur dans des conditions émotives où plusieurs de ses sens sont interpellés, peut être tenu (avec Kurt Schwitters et son Merzbau, et certaines mises en espace de constructivistes russes) pour l'un des précurseurs de l'art des installations, qui fera florès dans les années 70. L'exposition du Museum Franz Gertsch à Burgdorf informe donc sur une des interventions artistiques les plus radicales du XXe siècle, qui pour beaucoup apparut même facile et gratuite mais dont on s'aperçoit, finalement, qu'elle a irrigué de beaux développements.

Lucio Fontana. Museum Franz Gertsch (Platanenstrasse 3, Burgdorf, tél. 034/421 40 20, http://www.museum-franzgertsch.ch). Ma-ve 11-19 h, sa-di 10-17 h. Jusqu'au 27 juin.