En 80 albums, Lucky Luke a fait un tour relativement complet de l’histoire américaine. Il a participé aux guerres indiennes et à la construction du chemin de fer, aux ruées vers l’or et sur l’Oklahoma. Il a traîné ses bottes du Mexique au Klondike, s’est frotté aux éleveurs de bétail et aux pires desperados de l’Ouest. Mais il ne s’était jamais vraiment soucié de la population noire. Les Afro-Américains étaient réduits à faire un peu de figuration dans ses aventures.

Les temps changent. Imaginé en 1946 par Morris, sublimé par les scénarios de Goscinny, le cow-boy de papier a connu, après le décès de ses créateurs, une carrière plutôt erratique. Dessiné par Achdé, il reprend des couleurs depuis 2016 avec les scénarios de Jul, comme en témoignent La Terre promise et Un Cow-boy à Paris. La couverture du nouvel album en jette: revolver au poing, Lucky Luke traverse un champ de coton en compagnie de Bass Reeves, le premier shérif noir des Etats-Unis. En arrière-plan, quatre encagoulés du Ku Klux Klan veillent au grain, torche d’incendiaire ou fusil d’assassin au poing.

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Dans l’album le plus politique de la série, le poor lonesome cowboy hérite d’une plantation de coton en Louisiane. Il découvre une région magnifique et une société profondément inégalitaire dans laquelle une aristocratie blanche exploite éhontément un sous-prolétariat noir. La guerre de Sécession a aboli l’esclavage, mais les affranchis restent corvéables et méprisés. Flanqué du shérif Bass Reeves, soutenu par les Cajuns, avec un coup de main involontaire des Dalton, toujours aussi bêtes, et un coup de pouce du destin sous la forme d’un ouragan, Lucky Luke parvient à ramener un peu de justice et d’espoir dans le Vieux Sud.

Dessinateur de presse, auteur à succès de séries comme Silex and The City et 50 Nuances de Grecs qui multiplient les anachronismes féconds pour évoquer les temps modernes par le biais du néolithique et de la mythologie, Jul évoque la fabrication et la nécessité d’Un Cow-boy dans le coton.

Le Temps: Le sujet d’«Un Cow-boy dans le coton» s’inscrit sur une thématique raciale brûlante. Avez-vous eu une vision d’avenir en commençant votre scénario?

Jul: J’ai l’impression que les dessinateurs d’humour ont effectivement une forme de prescience. On anticipe ce qui va se passer. La cause noire faisait partie des thèmes importants que nous avions identifiés dès le début de notre reprise de Lucky Luke, il y a six ans. Beaucoup d’albums tournaient autour des communautés composant la grande mosaïque américaine, mais les Noirs étaient vraiment les grands absents de la palette luckylukienne.

Le sujet est délicat…

De nombreuses communautés aux Etats-Unis ont une histoire plutôt heureuse. Celle des Noirs est dramatique, cruelle. Il n’est vraiment pas évident de prendre un crime contre l’humanité comme thème central d’un album de Lucky Luke qui doit rester une comédie, parler aux enfants. Il n’y a pas de morts ou de sang dans un Lucky Luke. Mais il ne fallait pas édulcorer, ne pas minimiser la question de l’esclavage, de la ségrégation, de la violence. Passer sous silence les lynchages, les pendaisons, la torture aurait été trahir l’histoire. Il a fallu se dépêtrer de ces contradictions comme Benigni a dû le faire quand il a évoqué la Shoah dans La vie est belle, développer des trésors d’imagination pour être fidèle à l’histoire et à l’ADN de Lucky Luke. Tirer une comédie de l’esclavage, c’était coton (rires). Les Dalton introduisent l’élément comique. Ils ne comprennent rien, prennent les Cajuns pour des Mexicains et le Ku Klux Klan pour une tribu d’Indiens. Je suis très redevable aux Dalton d’avoir participé à l’aventure.

A quel moment Bass Reeves est-il arrivé?

Il y avait beaucoup de faux pas où tomber malgré la meilleure volonté. Les aventures de Lucky Luke ont une trame immuable: il y a un problème quelque part, Lucky Luke arrive, règle le problème et repart vers le soleil couchant en chantant sa chanson. Ce canevas ne pouvait pas fonctionner: un Blanc armé de bonnes intentions qui vient régler les problèmes des Noirs… Ç’aurait confiné au révisionnisme historique, puisque Lucky Luke ne règle pas le problème de la discrimination et du racisme. Il ne pouvait pas affronter seul une question sociale aussi énorme. Il devait être épaulé. Il lui fallait un guide dans cette région et cette culture qu’il ne connaît pas. C’est Achdé qui a déniché Bass Reeves. Un personnage mythique, très célèbre en son temps, le plus grand marshal noir de l’histoire américaine, 3000 arrestations au compteur, un incorruptible qui tirait des deux mains et a mis son propre fils en prison. Il ne rigolait pas. S’appuyer sur un personnage existant s’inscrit dans la tradition de Goscinny et Morris qui ont mis en scène Billy the Kid, Calamity Jane, Jesse James, le juge Roy Bean… L’historiographie américaine a oublié Bass Reeves. Hollywood l’a utilisé, mais en le blanchissant. Il refait actuellement surface. Morgan Freeman prépare un film sur lui.

Bass Reeves est cité dans la série «Watchmen»…

Je l’ai appris après avoir terminé le scénario. C’est un magnifique écho. C’est vraiment le moment de sortir cet album, on en a besoin. Parce que la société est fracturée sur ces questions et que Lucky Luke, un des plus grands personnages patrimoniaux de la BD francophone avec Astérix et Tintin, doit aborder ces questions. Lucky Luke parle à tout le monde. Il est lu par toutes les générations, tous les milieux sociaux, toutes les communautés et dans toutes les régions. Il se vend aussi bien dans les supermarchés que dans les librairies chics. Ce qu’on raconte va avoir un grand impact. C’est magnifique de pouvoir créer quelque chose d’un peu lumineux à partir d’un thème aussi sombre. En fait, il n’y a pas eu de références dans la grande culture populaire à la question des Noirs et des Blancs depuis Tintin au Congo – un album qui pose objectivement problème aujourd’hui.

Sentez-vous la présence de Morris et Goscinny quand vous travaillez sur «Lucky Luke»?

Ah, j’en ai un posé sur l’épaule gauche et l’autre sur l’épaule droite! Mon défi est de ne pas démériter, de ne pas me reposer sur leurs lauriers, de faire quelque chose qui soit très fidèle et aussi très personnel, et non de reprise de vieilles recettes juste pour faire vivre une licence. On veut quelque chose de contemporain et de fidèle, avec une profondeur, une résonance.

Avez-vous un «Lucky Luke» préféré?

Pas vraiment. J’aime bien les albums qui ont une dimension psychologique comique, comme Ma Dalton, qui montre les rapports des bandits avec leur maman, ou La Guérison des Dalton, avec le psy. Les personnages y évoluent, Lucky Luke doute de lui-même, Rantanplan s’allonge sur le divan… Ce ne sont pas forcément les titres que je préférais quand j’étais enfant, mais ceux que j’aime aujourd’hui, à 46 ans.


Bande dessinée
Jul (scénario), Achdé (dessin)
Un Cow-boy dans le coton
Lucky Comics, 48 pages


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