Nous avons rencontré Ludmila Oulitskaïa le 23 novembre 2021 à Montricher; la célèbre écrivaine russe, qui fait partie du jury du Prix Jan Michalski de littérature, est venue remettre la récompense 2021 à un collectif d’auteurs membres de Memorial International, pour un ouvrage paru en 2016 en russe et récemment en anglais dans la traduction de Georgia Thomson sous le titre, OST. Letters, Memoirs and Stories from Ostarbeiter in Nazi Germany (Granta, 2021). Nous avons eu l’occasion de parler à Ludmila Oulitskaïa après la cérémonie, solennelle et touchante.

Nadia Sikorsky: Une expression courante en Russie est «l’étranger nous aidera». Mais est-ce toujours le cas? A voir les réactions à l’attribution du Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch, ainsi qu’au Nobel de la paix à Dmitri Mouratov, la reconnaissance des mérites des «nôtres» par l’Occident suscite chez certains tout autant d’énervement que du temps de Bounine, Pasternak ou Brodsky…


Ludmila Oulitskaïa: C’est une question très difficile. Nous vivons à une époque où le monde devient de plus en plus unifié, planétaire, et où les intérêts individuels, privés, des groupes ou des Etats deviennent de plus en plus conventionnels. Nous avons tous de plus en plus d’intérêts, de soucis, de problèmes communs… Donc il me semble que moins nous penserons aux frontières, plus nous nous soucierons les uns des autres, plus nous ferons preuve d’empathie, plus vite nous surmonterons tous les désagréments que nous rencontrons constamment.


Etre reconnu à l’étranger peut-il nuire en Russie?

J’espère que non. D’une manière générale, il est toujours difficile de se laisser guider par l’opinion d’autrui. Alors comptons les uns sur les autres pour ajuster nos jugements. C’est pour cela que nous nous rencontrons et communiquons: pour mieux nous comprendre. C’est extrêmement important. La remise du Prix Jan Michalski à l’association Memorial International me rend très heureuse, car il favorise une meilleure compréhension mutuelle.


Notre conversation a lieu alors que l’on attend la décision de la Cour suprême concernant Memorial International. Qu’attendez-vous?

J’attends que le combat commence, et il sera très rude. J’espère que Memorial International ne le perdra pas. Après tout, il ne s’agit pas du combat entre Memorial International et certaines autorités abstraites. En fait, nous assistons à la lutte entre le Bien et le Mal, sur lesquels repose l’Univers. Il s’agit de la lutte entre la Mémoire et l’Oubli, du désir de préserver la mémoire de notre passé, de nos ancêtres disparus, et de la transmission de cette mémoire à la postérité. C’est quelque chose d’extrêmement important, car la mémoire est propre à l’espèce humaine: aucune autre espèce ne se souvient de son histoire, seuls les humains le peuvent. C’est pourquoi il est important d’écrire, de parler, il est important de ne pas oublier.


C’est surtout l’intelligentsia qui a soutenu Memorial. Il n’y a pas eu de protestations massives. Qui Memorial International dérange-t-il?

Il existe chez nous des «coins sombres». Lorsque nous rentrons chez nous, nous traversons une rue, une cour, puis tombons dans un passage genre coupe-gorge. C’est là que nous rencontrons les gens les plus louches, les plus ambigus, ceux qui commettent des horreurs – parfois pour quatre sous, parfois simplement pour leur plaisir personnel. Le règne des ténèbres – voilà ce que nous voyons aujourd’hui. Tout ce qui est à présent dirigé contre Memorial International vient de là, de tout ce qui, dans l’opinion publique, est le plus bas, le plus vulgaire, le plus repoussant. Dans l’opinion publique, hélas, il y a aussi des choses hideuses, et moi qui suis née sous le régime soviétique, je le sais très bien. C’est pourquoi il faut rester soi-même, il faut réfléchir et répondre honnêtement à la question de savoir si on est pour ou contre, si on dira oui ou non. Dans le cas présent, je suis personnellement pour Memorial International, à cent pour cent.


Le pessimisme sur l’avenir de la Russie pousse beaucoup de gens au départ. Vous, vous restez. Pourquoi? Qu’attendez-vous?

Je ne pense quand même pas que nous reviendrons en 1937: nous savons où conduit la pente, et jusqu’où on peut tomber. On peut tomber dans une répression totale, dans la destruction de la société civile. Il s’agit d’une confrontation très ancienne, la confrontation entre l’Etat et l’individu. L’être humain ne peut pas vivre sans Etat, c’est une particularité de son espèce. L’homme est un animal social, alors il crée l’Etat, et l’Etat crée l’atmosphère dans laquelle il vit. C’est pourquoi la nature de l’Etat dépend de chacun de nous, car il n’existe pas par lui-même, il est notre créature. C’est une histoire très ancienne qui a commencé par l’émergence des sociétés humaines, des villages, des villes. Depuis qu’est apparue la distinction entre «eux» et «nous», entre eux qui vivent sur l’autre rive du fleuve ou derrière la montagne et nous qui sommes ici. Le thème de l’étranger, de l’ennemi, le thème de la peur que l’être humain éprouve pour son semblable – c’est ce que nous devons éliminer en nous, c’est ce dont nous devons nous débarrasser, car cela a empoisonné et empoisonne encore la vie de l’humanité, a entraîné et entraîne encore des discordes, des persécutions, des pogromes et le génocide de différents groupes de population. Si nous ne portons pas cela à notre conscience, si chacun ne fait pas personnellement ce cheminement de pensée, nous resterons là où en étaient les générations précédentes. Je voudrais sortir de là et vivre dans un monde meilleur.

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Vous vivez en Russie, mais vous ne cachez pas vos opinions: vous avez pris position sur la Crimée et la guerre avec l’Ukraine, vous avez correspondu avec Mikhaïl Khodorkovski alors qu’il était en prison et vous avez été déclarée persona non grata en Azerbaïdjan pour avoir essayé de vous rendre dans le Haut-Karabakh. Serait-il impossible de vivre en dehors de la politique? Même pour un écrivain?

Dans mon cas, c’est un cri du cœur: je ne supporte pas la politique et je vis très bien sans elle. J’aimerais ne pas savoir qu’on a un président, ni comment il s’appelle. Cela ne m’intéresse pas beaucoup. Les problèmes de l’individu me touchent beaucoup plus que les problèmes de l’Etat. Ma fonction en tant qu’écrivain, si c’est de cela qu’on parle, est d’écrire sur l’Homme. Mon héros, c’est l’Homme. Je m’occupe uniquement de l’Homme et de ses souffrances; leurs causes sont les plus diverses, et très souvent il souffre par la faute de l’Etat qui se montre cruel, injuste, vindicatif envers ses citoyens. Tout cela doit être amendé. C’est pour cela que j’apprécie tant l’organisation Memorial International, elle nous rappelle que certaines choses dépendent de nous. Pas beaucoup, hélas. Mais tout ce qui dépend de nous, nous devons le faire. Et cela concerne en particulier l’action de la Fondation Jan Michalski. Ici, pour la première fois depuis des années, j’ai eu beaucoup de plaisir à participer à une manifestation, parce qu’elle était dénuée de tout caractère officiel. J’avais pourtant l’impression que la Suisse était un pays terriblement protocolaire, correct, stérile… Nous sommes venus à la fondation en autobus, et sur la route, nous n’avons pas vu un seul être humain, rien que des vaches très propres. Et soudain cette impression de stérilité a disparu, parce qu’il y avait devant nous un auditoire brillant, bienveillant, intéressé, qui comprenait ce qu’était la souffrance dans ce monde. Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que la Suisse me fasse un tel cadeau.

Et pourquoi cela? Vous avez eu de mauvaises expériences?

Lors d’un de mes premiers séjours ici, j’ai rencontré un réalisateur suisse qui disait pis que pendre de ce pays. Il disait que c’était le pays de l’argent: où que tu ailles – le fric, le fric, le fric. Etant du genre hippie, il parlait de la Suisse avec dégoût, disait que c’était le porte-monnaie du monde. Mais lui-même y vivait et était issu d’une famille riche. Alors j’ai pensé que chacun reçoit en héritage une situation particulière: les uns vivent dans la pauvreté, parmi les malheureux, les offensés, parfois même affamés; les autres sont repus et gâtés dans l’opulente Suisse. Pourtant, personne ne peut avoir l’âme en paix. Il est extrêmement important d’avoir une claire vision du monde, la conscience que tout n’est pas rose, et que même dans la belle Suisse il y a des problèmes.

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La Russie était jadis le pays du monde où l’on lisait le plus. On pense communément que la jeune génération lit beaucoup moins, si toutefois elle lit. Que se passe-t-il?

Jadis, il y a eu lieu une formidable révolution culturelle: je parle du début de l’imprimerie. Cette révolution est en marche depuis que le texte est devenu accessible à tous. Nous sommes à présent au bord d’une nouvelle révolution, à la frontière d’une nouvelle civilisation, frontière que nous franchissons tous ensemble. Nous vivons une époque très étrange et très intéressante, où beaucoup de choses ont vieilli, et aujourd’hui nous sommes obligés de repenser, en partant de zéro, les questions fondamentales: le Bien et le Mal, la justice, la loi… Les questions auxquelles l’humanité est confrontée depuis son origine. En tant qu’ancienne généticienne, j’ai une idée que j’exprime rarement: il me semble que le processus évolutif concernant l’être humain s’est accéléré, qu’au cours des derniers siècles, l’humain change plus vite qu’il ne l’a jamais fait. Tout s’accélère, et cette vitesse ne doit pas nous faire perdre nos repères fondamentaux, nous devons savoir ce que nous voulons – le bien universel ou l’affirmation de soi. Il y a des égoïsmes très divers: national, de groupe, individuel. Ils sont souvent liés à l’argent, à la gloire. Alors, que voulons-nous? Que les gens soient nourris, heureux, en bonne santé, que la médecine soit accessible à tous, qu’il n’y ait pas cette cruelle injustice que nous voyons si souvent dans le monde. Je suis heureuse de me trouver aujourd’hui parmi des personnes qui, comme moi, ressentent cela avec beaucoup d’acuité.

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En Suisse, des éditeurs ont fait découvrir la littérature russe au public francophone. Il y a eu Vladimir Dimitrijevic, qui a été le premier à publier «Vie et Destin» de Vassili Grossman, il y a Vera Michalski, qui travaille avec de nombreux auteurs contemporains. Leurs noms ne sont pas connus en Russie, ils ne sont pas invités aux réceptions de l’ambassade de Russie en Suisse. Est-ce parce qu’ils font la promotion de la «mauvaise littérature»?

J’appartiens à la génération qui lisait la littérature russe classique et la littérature russe moderne le plus souvent en samizdat que nous appelions «tamizdat», c’est-à-dire dans des éditions apportées de l’étranger, notamment de Suisse. Grâce à cela nous avons appris à connaître Nabokov et la littérature russe de l’étranger, qui n’arrivait pas jusqu’en Russie. Il s’agit donc d’un travail extrêmement important, et nous ne pouvons que remercier ceux qui nous ont aidés à être en phase avec notre époque – ce qui est très difficile quand on ne dispose pas d’informations complètes. Or nous avons toujours manqué cruellement d’informations, et nous l’avons payé très cher, qu’elles soient de l’ordre de la littérature ou de la pensée, parce qu’écouter Radio Liberty ou La Voix de l’Amérique était un crime et on pouvait être dénoncés – d’ailleurs on l’a été. Tout cela, c’est notre passé, et j’aimerais qu’il disparaisse à jamais, pour qu’on ne puisse en retrouver les traces que dans l’organisation Memorial International, dans une démarche personnelle. Nous vivons dans un monde qui change plus vite que nous ne pouvons l’appréhender; ce que je ressens d’autant plus que je suis une personne âgée. Tout ce qui semblait immuable est ébranlé. Il faut se contrôler en permanence, vivre avec son temps, être en adéquation avec lui.

Et les éditeurs y contribuent-ils?

Ils ne font pas qu’y contribuer! C’est seulement grâce à eux que nous avançons, grâce au fait qu’il existe un texte, un livre. Il n’y a rien de plus important pour l’existence humaine que le texte. L’homme lui-même est un texte. Depuis 1953, nous savons tous que nous sommes une séquence de caractères ADN. Nous sommes la seule créature au monde capable de produire ses propres textes – nous sommes des textes qui produisent des textes. Et les éditeurs sont les êtres qui nous aident dans cet extraordinaire processus, dans la réalisation de notre destinée humaine. Je pense que si l’homme est semblable à Dieu, c’est en cette capacité créative de produire des textes.

Texte traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton

*Nadia Sikorsky est la rédactrice en chef de «Nasha Gazeta». Elle tient un blog intitulé «L’accent russe», sur le site du Temps