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Lueurs de vie au cœur des ghettos

John Edgar Wideman offre sa plume aux anonymes qui peuplent ces zones urbaines américaines régies par la loi du plus fort. Saisissant

La voix frémissante de John Edgar Wideman est une des plus émouvantes de la littérature afro-américaine, avec celle de Toni Morrison. Ce qu’elle raconte? La débâcle des exclus, dans la jungle de ghettos qui ressemblent tous à celui de Pittsburgh, où est né Wideman. C’est là qu’il orchestre ses romans, inlassablement, en un sabbat de mots foudroyés: aux académismes, l’auteur du Massacre du bétail oppose la sauvagerie d’une langue indomptée et indomptable, comme si le free-jazz, soudain, s’emparait de la littérature.

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Quand on entre dans Deux villes, on croit d’abord perdre pied. C’est une bourrasque de psalmodies et d’incantations où il faut savoir trouver le bon tempo. Et puis, peu à peu, l’envoûtement nous gagne, au fil d’un scénario où s’imbriquent plusieurs monologues. Le plus long, le plus poignant, est celui de Kassima, un petit bout de femme brisé par un triple deuil. Elle a vu son mari mourir du sida au fond d’une prison et elle a perdu ses deux fils, des adolescents fauchés par la guerre des dealers qui ensanglante le ghetto de Pittsburgh.

Chasseur d’absolu

A sa confession, Wideman ajoute celle du vieux Martin Mallory, un autre naufragé qui s’escrime à photographier les gens du quartier. Afin de leur offrir un peu de dignité. Afin que la lumière entre un instant dans leur âme emplie de ténèbres. Dans le secret de sa chambre, ce chasseur d’absolu écrit à Giacometti des lettres éblouissantes qu’il n’enverra jamais…

Comme les silhouettes torturées du sculpteur, les personnages de Wideman ne semblent marcher vers nulle part. Leur quête bouleverse. Leurs gémissements sont des oratorios d’outre-tombe: en de longs feulements où se mêlent tendresse et désespoir, rage et révolte, afin de dire la malédiction d’un peuple sacrifié. Ça remue.


John Edgar Wideman, Deux villes, L’Imaginaire/Gallimard, 285 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Richard.

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