Ouf! le LUFF a lieu. Et dans cette enquiquinante année, il s’offre même le luxe de tendre la main aux infortunés: le grand raout lausannois de l’étrange ouvre en effet sa programmation à la Fête du slip (le rendez-vous, lausannois aussi, des choses du sexe) et au 2300 Plan 9 (le festival chaux-de-fonnier des curiosités cinématographiques), tous deux malmenés par ce que Donald Trump a désormais coutume d’appeler «a gift from God».

Si le LUFF (Lausanne Underground Film & Music Festival) devient terre d’asile (un beau geste, mais on espère qu’il n’aura pas à le répéter), il reste avant tout, et c’est tant mieux, un voyage en terres inconnues. Les trois têtes pensantes du festival (Julien Bodivit, Thibault Walter, Dimitri Meier) conservent intacte cette capacité à nous maintenir interloqués (c’est-à-dire parfaitement ouverts d’esprit) face à leurs propositions: le LUFF, c’est une exploration des recoins, c’est une lampe torche qu’on vous agrafe pile sur la jointure des hémisphères cérébraux pour révéler des artefacts culturels à demi enfouis dans les replis du bizarre mais à chaque fois gros, par leur constant recours à l’expérimentation, de possibilités nouvelles.

Le LUFF, c’est aussi un puissant carnaval. Par les yeux tout d’abord: on y verra Incubus (Leslie Stevens, 1966), un étonnant film d’horreur joué en espéranto (!) et dans lequel s’illustre un certain William Shatner (mieux connu, dans le cockpit de l’USS Enterprise, sous le nom de capitaine Kirk). On y verra la nouvelle fulgurance de Lloyd Kaufman, patron de la maison Troma (Toxic Avenger, etc.): son Shakespeare’s Shitstorm reprend sur un mode rigolard et scatologique (c’est-à-dire rabelaisien) la Tempête du barde d’Avon. On y verra des transcriptions de rêves sur pellicule, de Jean Genet (Un Chant d’amour, 1950) à John Parker (Dementia, 1953) et Wojciech Has (La Clepsydre, 1973, qui s’expérimente comme un préquel à l’œuvre de Lynch encastré dans le bloc de l’Est). On y verra des œuvres qui s’orientent vers l’autre plan, musical, du LUFF, comme Niblock’s Sound Spectrums – Within Invisible Rivers (Thomas Maury, 2019), une plongée synesthésique dans le travail de ce maître incontesté du drone qu’est Phill Niblock.

«On aime lorsque la statue des certitudes et des habitudes vacille de son piédestal», écrivent les programmateurs du volet musical du LUFF en coda de la présentation de leur menu. Les concerts de Golem Mécanique (une forme superbement aboutie de drone incantatoire), d’Erwan Keravec, qui manie la cornemuse comme un ciseau de sculpteur, ou d’un artificier du calibre d’Antoine Chessex devraient incarner ce mot d’ordre sans trop de peine. Mais on voit encore mieux ce qu’ils veulent dire lorsqu’ils laissent Luciano Chessa inviter le public à créer un concert de sonotones – la performance se nomme Inneschi II, et elle aura lieu dans les jardins du Casino de Montbenon. Participatif encore avec Tim Shaw, qu’on pourra suivre nuitamment, casqué, dans les rues de Lausanne: exercice de field recording en direct, Shaw récolte les sons environnants, les trafique et vous les renvoie dans les oreilles (regardez tout de même où vous mettez les pieds). L’organisation d’une série d’événements autour et avec Käthe Kruse (laquelle, au sein de Die Tödliche Doris, dynamita toutes les conventions possibles dans le Berlin-Ouest du début des années 1980) participe là aussi d’une forme de mystique de l’ébranlement.

Au sujet de Golem Mécanique, lire: «Ondulor: des musiques de dieux éteints et d’orages lointains»


LUFF. Du me 14 au di 18 octobre. Casino de Montbenon et environs, Lausanne.