«Un buco nero»: un trou noir. C’est ainsi que les Luganais percevaient autrefois l’espace en friche sur lequel ils butaient lorsqu’ils poussaient leur déambulation piétonne jusqu’au bout de via Nassa, la rue traditionnelle du shopping chic. Le promeneur avait alors le choix entre rebrousser chemin vers les agréments familiers du centre-ville ou affronter la façade spectrale de l’hôtel Palace, marquée par des traces de flammes et par les torses sculptés de quatre géants barbus. Le tissu urbain reprenait plus loin, le long de la rive qui se prolongeait vers Paradiso, mais en ce point précis, depuis près d’un demi-siècle, il était en lambeaux.

Paquebot de sons et d’images

La déchirure est aujourd’hui réparée, la blessure soignée. En poursuivant sa marche au-delà des géants nettoyés et de la façade restaurée, le promeneur est désormais saisi d’une stupéfaction nouvelle en découvrant un complexe à la fois imposant et retenu, jouant avec le paysage comme un cadre autour d’un tableau, avec une pointe qui s’avance vers le plan d’eau et des volumes qui paraissent vouloir laisser la place au vide, se retirant à l’arrière vers la montagne.

Le voici donc: le centre LAC Lugano Arte e Cultura. Un paquebot de sons et d’images. «Un lieu de vie, aussi», tient à souligner son directeur, le Montréalais Michel Gagnon. Un grand shaker socio-culturel pour Lugano. Un dispositif destiné à doper la magnitude de la ville – et du canton – sur la carte du firmament artistique et touristique. Après quinze ans de grands travaux politiques (menés par la libérale-radicale Giovanna Masoni Brenni, ­vice-maire et chargée du département Culture), financiers (on flotte quelque part au-dessus des 200 millions) et architecturaux, le lieu s’ouvre ce samedi 12 septembre avec une inauguration à rallonge, qui rebondit sur les deux week-ends suivants et qui prend l’allure d’un véritable festival.

«L’affiche de cette inauguration est un miroir de ce que sera la programmation», annonce Michel Gagnon. Côté arts plastiques, deux accrochages simultanés offrent un parcours allant du romantisme alpin de Caspar Wolf (dans l’exposition collective Horizons Nord-Sud . Protagonistes de l’art européen sur les deux versants des Alpes 1840-1960) à celui, cosmique, des installations lumineuses d’Anthony McCall, qui s’éprouvent dans le noir comme des épiphanies des sens et de l’esprit. Côté théâtre, le LAC reprend La Verità de Daniele Finzi Pasca, pièce emblématique d’un théâtre rassembleur, brassant les genres sur une palette qui va du nouveau cirque au multimédia ( LT du 18.10.2013). Côté musique, c’est une Neuvième Symphonie de Beethoven dirigée par Vladimir Ashkenazy qui essuie les plâtres. Quelque 70 propositions gratuites – du cirque aéro-aquatique de la compagnie Mymoon à La Divine Comédie dite par Giorgio Albertazzi – complètent la palette.

Le palace et les anges

Mais avant même de s’ouvrir, avant que les premiers visiteurs y pénètrent, le LAC est déjà une machine à transformer la vie quotidienne des Luganais. Nouveaux espaces, nouveaux parcours, nouvelles visions urbaines remodelant un coin de la ville qui apparaît comme un millefeuille de temporalités. Strate médiévale, pour commencer: elle date de la fin du XVe siècle et s’incarne dans le couvent jouxtant l’église Santa Maria degli Angioli. Le monastère fut partiellement avalé au milieu du XIXe siècle pour bâtir le vaisseau amiral du tourisme luganais, le Grand Hotel Palace: un établissement peuplé pendant un siècle par une faune cosmopolite, parée de plumes et de queues-de-pie, qui, comme le rappelle un ancien employé dans un sujet diffusé par la TV tessinoise en 1981, vivait sans demeure fixe, se déplaçant d’un hôtel à l’autre, «pour ne pas payer d’impôts».

L’hôtel brilla, ferma en 1969, brûla en 1993, croupit sous la suie et les gravats, passa de main en main, fut racheté en 1994 par la municipalité, laquelle le revendit dix ans plus tard pour contribuer au financement du LAC. Devant les volumes reconvertis en appartements de luxe, les façades de l’ancien palace (qui n’ont à vrai dire rien de spécial) ont été rendues intouchables par un élan d’affection publique et par un vote populaire. L’une d’entre elles borde le LAC. «Il s’agissait pour moi de décider si j’allais aimer ou rejeter cet élément. J’ai choisi de l’aimer, de composer avec sa présence et de faire s’élever le LAC à la même hauteur», explique l’architecte Ivano Gianola, figure de l’«Ecole tessinoise» d’architecture, vainqueur du concours organisé en 2001.

Mais bien avant tout cela, surgi quelque part entre le trias et la dernière glaciation, l’élément le plus ancien qui définit le lieu est le paysage environnant. «Le lac, c’est le plus beau plancher qu’on puisse imaginer. J’ai voulu poser le LAC dans sa continuité», reprend l’architecte. Le cœur du centre culturel est ainsi une esplanade qui prolonge la surface lacustre. Cette nouvelle place publique – désormais la plus grande de la ville – se prolonge à son tour dans le vaste hall d’entrée, qui distribue les accès aux salles et qui fera bientôt office de rue couverte. «On pourra descendre depuis la gare CFF, prendre le chemin en escalier – la scalinata degli Angioli –, se promener dans le parc à l’arrière, traverser le hall, boire un café, sortir dans la ville. Ou vice versa», détaille Ivano Gianola. On comptera quelque quinze minutes pour compléter ce parcours à pied.

Dans le corps d’un violon

Le musée, surélevé par des piliers, occupe le volume qu’on voit se projeter vers l’eau et s’achever par une façade en biais, où deux baies vitrées réinventent le point de vue iconique sur le décor du golfe. «Il s’agissait de faire entrer le paysage comme un élément artistique, renouvelant une vision qui est devenue une institution», commente l’architecte. A l’arrière, le LAC a trouvé en revanche son volume en le prélevant dans la masse de la montagne. C’est là que se trouve l’espace, à la fois imposant et recueilli, de la salle de spectacles. Revêtue de bois de poirier, dotée d’une coquille acoustique qui se met en place pour la musique et s’efface pour le théâtre, elle compte 1000 places. «Dans la partie musée, j’avais envie de faire entrer la ville. Ici, au contraire, il s’agissait d’atteindre, à travers une série de seuils, un grand silence. La raison d’être d’une telle salle, c’est de nous faire oublier le monde un peu horrible que nous avons là-dehors. C’est pourquoi je l’ai voulue tout en bois, comme si on était à l’intérieur d’un violon. J’aimerais qu’on puisse passer ici deux heures dans la contemplation», avance Ivano Gianola.

Trois capitaines pilotent la programmation. Carmelo Rifici a bifurqué à partir d’une carrière italienne pour venir diriger la saison théâtrale LuganoInScena. Le Lausannois Etienne Reymond est chargé de la programmation classique LuganoMusica. Le directeur du Museo Cantonale d’Arte et du Museo d’Arte di Lugano, Marco Franciolli, chapeaute l’entité née de la fusion de ces deux institutions, désormais appelée «Museo d’Arte della Svizzera Italiana». Veiller à ce que l’ensemble soit supérieur à la somme de ses parties, c’est la mission confiée à Michel Gagnon. Le Québécois, habitué du multidisciplinaire en tant qu’ancien directeur de la Place des Arts de Montréal – le plus vaste complexe culturel du Canada –, s’était déjà lié au Tessin via sa collaboration avec la compagnie Finzi Pasca. Quelle identité globale attribue-t-il au nouveau lieu? «Le hall imaginé par l’architecte, complètement transparent vers la montagne comme vers le lac, est un beau symbole pour dire qu’au LAC il n’y a pas de frontières», répond-il. Le mélange se fera entre les disciplines, entre l’intérieur et l’extérieur, entre la culture et la société. «Le LAC, c’est aussi un projet social. Un lieu non seulement d’art, mais aussi de rencontres, de rendez-vous. Parce que, aujourd’hui, l’idée d’un temple de la culture ne suffit plus – et pas seulement à Lugano», insiste le directeur.

Le bâtiment escamoté

Grand ouvert vers et depuis l’Europe (lire l’encadré), le LAC se veut aussi fortement tessinois. «Nous aurons beaucoup d’artistes de passage, ce qui est une très belle chose, mais il n’y aura pas que ça. C’est en travaillant avec les artistes du Tessin – notamment des créateurs en résidence, comme aujourd’hui la compagnie Finzi Pasca et l’Orchestre de la Suisse italienne – que nous serons capables de trouver une personnalité à ce lieu. C’est à partir de là que se définira sa spécificité.»

Alors que le soir tombe, on quitte le LAC par la voie lacustre pour dîner dans un grotto de Caprino, sur l’autre rive. A mesure que le bateau-taxi s’éloigne dans le crépuscule, la façade qui fut celle du Palace devient de plus en plus voyante. Le LAC, lui, s’efface, se fond dans le paysage, réussit l’exploit d’escamoter ses volumes pourtant massifs dans le décor. Ivano Gianola jubile de ce résultat. «C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu des façades vertes. Même si à vrai dire j’avais choisi un marbre serpentin de la région, alors que l’entreprise mandataire a préféré – pour des raisons de coûts, je crois – une pierre venue de très loin. Cet éloignement de la carrière a d’ailleurs posé plusieurs problèmes.» A l’arrivée, le revêtement du LAC est dans un marbre vert importé d’Inde, mais appelé «du Guatemala».

Mise ainsi au jour dans ses grandes réussites comme dans ses menues bévues, la force du LAC réside donc dans son lien avec le territoire, dans sa faculté de s’y fondre culturellement et physiquement, dans sa capacité d’y trouver des nourritures essentielles pour rayonner. C’est ainsi que ce centre culturel pourra frapper, avec force et sans tapage, dans le paysage européen dont il est au cœur.

LAC Lugano Arte e Cultura, piazza Bernardino Luini 6, Lugano. Journées inaugurales du 12 au 27 septembre. www.luganolac.ch