Les lectures et les amours

d’un jeune anarchiste dans l’Italie d’après-guerre

Luigi Di Ruscio, écrivain et ouvrier italien, a émigré en Norvège en 1957. Après La Neige noire d’Oslo, étonnant roman autobiographique, voici Palmiro où l’on retrouve toute sa verve, sa liberté linguistique, son ironie et son lyrisme

Genre: Roman
Qui ? Luigi Di Ruscio
Titre: Palmiro
Trad. de l’italien par Muriel Morelli Préface de Massimo Raffaelli
Chez qui ? Anarchasis, 206 p.

Une petite ville des Marches, à la fin de la guerre, quand l’Italie hésite entre monarchie et république: quel recours pour un fils de maçon viré de l’école, sans formation, sans argent? La bibliothèque où «il y avait un infini tout écrit, même qu’on pouvait le réécrire en entier. Il émanait de cet infini une forte odeur de sueur séchée». Palmiro, c’est le roman de formation de ce gamin, né en 1930, grandi sous le fascisme, quatorze ans à la Libération de l’Italie. C’est aussi le prénom de Togliatti, un des fondateurs du Parti communiste italien, et son secrétaire jusqu’à sa mort, en 1964. C’est encore le nom de la section du PC dans la bourgade de Fermo, quand le parti est l’alternative à la toute-puissante Démocratie chrétienne.

Le livre paraît en 1986, mais il a été commencé en 1954 déjà, peu avant que son auteur, Luigi Di Ruscio n’émigre en Norvège. Sa vie d’ouvrier et d’écrivain, il l’a racontée dans un superbe récit autobiographique, La Neige noire d’Oslo (SC du 15.02.2014). Dans Palmiro, on retrouve la verve, la liberté linguistique, l’ironie et le lyrisme qui faisaient du précédent une si belle découverte. Enfant d’une «génération bombardée», il se forme avec les Lettres de prison de Gramsci, Travailler fatigue et Le Métier de vivre de Pavese et les films de Rossellini et de Vittorio De Sica. Puis il se rend compte qu’il doit s’instruire tout seul, sans Dieu ni maître: «On croyait dur comme fer que c’était le soleil qui se couchait, eh bien non, c’est nous qui crépusculons, on crépuscule, on se renverse, et les communistes qui œuvrent pour un monde nouveau n’ont réussi qu’une seule chose: les plus grands enterrements du monde […].» Des enterrements, il y en aura beaucoup dans ce récit: avec curé et couronnes ou avec drapeau rouge, des grandioses et burlesques comme celui d’un potentat local, et de minables, quand au-dessus du cortège endeuillé, on lit clairement: «Voilà une bonne chose de faite.»

Fasciste, catholique, bigote

L’éducation, ce sont les livres, bien sûr, mais surtout l’observation du microcosme de cette région paysanne, paresseusement fasciste, catholique, bigote. Ce sont les parties de rami truqué pour se faire ses sous à dépenser au bordel, les premières amours. Les petits boulots – photographe de mariage, d’écoliers, d’enterrements, colleur d’affiches, barbouilleur de slogans, terrassier pour un programme gouvernemental. L’attente de la fête de la révolution, promise par Lénine, attendue «depuis mille ans».

C’est, surtout, la liberté de se balader sous le soleil ou dans la neige, dans une nature généreuse, avec un véritable bonheur panique, lyrique, contagieux. Luigi Di Ruscio fait revivre le microcosme d’une petite ville dont la place principale est «pleine de groupes étanches, ces groupes marchent côte à côte toute leur vie et resteront toujours étanches». Il y a son petit groupe à lui – La Rouille, estafette des résistants pendant la guerre, Tiffon, le coiffeur nain qui annote chaque ligne de La Théorie de l’insurrection d’Emilio Lussu, toute une cosmologie de personnages burlesques et pathétiques.

A la Libération, «je pris immédiatement ma carte du Parti communiste, la lutte continuait avec le Parti communiste, je l’avais parfaitement compris tout comme j’avais parfaitement compris qu’il y aurait toujours une planche de salut quel que soit le danger, qu’il y avait toujours une issue même dans les catastrophes absolues». Mais ce garçon mal rasé, mal vêtu, convient mal aux bureaucrates.

Profondément anarchiste, il ne les aime pas trop non plus, ces dirigeants du parti, à l’instar du camarade Palmiro, avec leurs costumes repassés, leurs villas pleines de livres et leur Staline. Dans le deuxième chapitre, «Section Palmiro», il peint une fabuleuse fresque des membres du parti: des poètes en nombre, dont lui-même, ceux qui viennent du fascisme ou de la résistance, des rêveurs, des égarés, des branquignols, bavards et inefficaces. Et cette Caterina Cadene, seule femme, qui impose «violemment l’idée que les femmes de­vaient être considérées, non pas comme elles sont mais comme elles devraient être, c’est-à-dire autonomes, […] parce que la révolution appartient aux femmes».

Le dernier chapitre est dédié à «Firmum ou la poésie invisible», Firmum, nom latin de la région, qui veut dire aussi solide, inébranlable. Scènes de la vie de province, amours joyeuses, même le travail sur le chantier avec les sans-travail est nimbé de l’énergie heureuse de la jeunesse. Palmiro, c’est surtout la naissance d’un écrivain qui interroge le lien entre les mots et les choses, entre les discours et la réalité.

Les réunions du PC lui offrent un terrain de réflexion et de jeu inépuisable (dont une étonnante séance d’autocritique). Le récit avance par digressions, enchaînements, retours en arrière et anticipations, dans une langue parlée et savante à la fois. Il se termine dans une apothéose de bonheur physique, à parcourir les collines, «voilà, me disais-je, je les gravis moi aussi ces précipices aériens, et tout ce qu’ils écriront sur cette terre charnelle, je l’aurai écrit moi aussi, et partout vous trouverez ma poésie invisible».

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Luigi Di Ruscio

«Palmiro»

«C’est sûr qu’à force d’aller à gauche, on finit par se retrouver à droite, parce que la politique est ronde, elle aussi»