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Luis Ospina, mémoire du cinéma colombien, raconte aussi sa maladie

Pilier du cinéma de Colombie depuis les années 1970, Luis Ospina, invité du NIFFF, raconte dans un documentaire fleuve les grandes décennies de sa génération. Et son cancer

Il promène son corps amaigri dans les rues de Neuchâtel, marchant au pas de charge – sa montre a 10 minutes d’avance, «je suis plus suisse que les Suisses», rigole-t-il. Peu avant, il a voulu rassurer: «Je suis en pleine forme». On devait poser la question. Victime d’un cancer rare en 2012 et de complications opératoires il y a encore quelques mois, Luis Ospina, 67 ans, a le sourire sérieux. Il est l’un des grands cinéastes colombiens, une mémoire du cinéma sud-américain, et aussi, un homme malade qui dit ne plus craindre la mort. Il raconte tout cela, le cinéma de Colombie et le cancer, dans un film unique.

Invité du festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), Luis Ospina siège dans le principal jury et présente deux de ses films. Cette année, la rétrospective est consacrée à l’Amérique du sud: d’Alejandro Jodorowsky à des suspenses technologiques actuels, en passant par des fondamentaux de la terreur argentine. Dans la sélection se trouve Pura Sangre, de Luis Ospina, 1982, considéré comme l’une des principales œuvres fantastique du sous-continent. On peut discuter le caractère fantastique, même si l’auteur prétend avoir donné à la Colombie son premier et unique film de vampires. De fait, il est surtout question d’un riche propriétaire terrien atteint d’une maladie nécessitant des transfusions de sang frais de jeunes hommes vierges. Ce vampirisme-là repose sur de délicats assassinats d’éphèbes, des soirées le nez dans la poudre et de douteuses transactions entre notables, pendant que le vieux vicelard reluque les jambes de son infirmière.

Film flou et quasi-témoignage d’une époque, Pura Sangre montre Cali, la ville natale du cinéaste, troisième du pays, dans ses modestes atours nocturnes. Passé les narines plongées dans la blanche neige, il mentionne aussi les trafics, ceux qui, dans la vraie vie, rongeaient la Colombie.

Luis Ospina a réalisé une trentaine de films, surtout des documentaires. Il a voulu raconter ses années, sa cité. Il continue: à Neuchâtel, il se promène en T-shirt marqué Todo comenzó por el fin, «Tout commence par la fin», titre de son dernier film, qu’il présente aussi au NIFFF. Une entreprise inédite: un documentaire de près de trois heures sur les grandes années du cinéma colombien, les décennies 1970 et 1980, le «groupe de Cali», dont le noyau était constitué des cinéastes Andrés Caicedo, décédé à 25 ans, Carlos Mayolo, disparu lui aussi, et Luis Ospina.

Par plaisanterie, le «groupe» s’est autoproclamé Caliwood, et l’expression a fait florès. On était pourtant loin de Los Angeles, où le réalisateur a étudié. «Il y avait la vague de gauche, les conséquences tardives de la révolution cubaine, le Summer of love de 1967, et mai 1968… Tout cela s’est produit dès 1971 en Colombie. Nous étions notamment inspirés par les Cahiers du cinéma, cette cinéphilie qui passe à la réalisation, aussi par Warhol.» Moult difficultés politiques se posent, mais alors, les cinéastes de Cali n’en ont cure – il n’existe de toute manière aucun soutien public avant les années 1980, et il durera peu. Luis Ospina raconte une passion vécue d’abord en monde clos: «J’avais une grande maison avec piscine, nous avions aménagé salle de montage et de visionnement…».

Des images sortent de cette étincelle de Cali, des œuvres poétiques, critiques ou légères, ainsi que les documentaires du maître de maison. Les soirées sont chaudes et longues, le cinéaste le concède, l’esprit baba avait son lot d’herbe et de pilules. En parallèle, la drogue grignote Cali. C’est par elle que la ville tombera, aux yeux de son enfant-cinéaste. Au milieu des années 1990, avec d’autres, il gagne Bogota. La suppression de l’éphémère aide publique au cinéma précipite les réalisateurs vers la TV. Et Cali est devenu invivable: «La guerre des cartels a tout détruit, même une partie du patrimoine architectural. La narco-culture s’est immiscée dans toutes les strates de la ville.»

Aujourd’hui, il dirige le festival de cinéma de Cali. S’il observe un renouveau de sa ville, une «culture du mouvement», il exclut de s’y réinstaller. «On ne revient pas en arrière. Quand on voit le film, on peut prendre nos vies comme des fictions. Ces années-là étaient belles.» Il n’a pas vu la série Narcos, qui fait grand bruit: «A la TV, je ne regarde que les infos. La fiction, c’est pour le grand écran. Et les évocations d’Escobar jusqu’ici esquivaient le problème central de la Colombie, la poursuite de l’hypocrite criminalisation de la drogue.»

Frêle et posé à la fois, Luis Ospina représente un bloc de contradictions. Il se dit «perpétuellement pessimiste», tout en parlant du «désenchantement» de sa génération de 1968, «lorsque l’on pensait que la jeunesse changerait le monde». Il veut vite ajouter: «Nous l’avons un peu changé, à notre échelle.» Aussi, il ne veut pas revenir sur le passé, et il lance au monde 210 minutes de ce documentaire gorgé de «nostalgie critique», ainsi qu’il le qualifie.

En ouverture de Tout commence par fin, se dévoilant avec des films de famille, Luis Ospina raconte qu’enfant, «j’avais toujours peur de mourir, je laissais les autres prendre des risques». Le film ne devait aborder que le Groupe de Cali: à peine les financements obtenus, en 2012, Luis Ospina se fait diagnostiquer la maladie. Il veut l’ajouter au film. «J’étais le survivant du groupe, et j’allais peut-être mourir. Il fallait en tenir compte. Comme documentaliste, je suis obsédé par la mémoire. Or la mort, c’est la disparition de la mémoire.» Puis il glisse: «Depuis que j’ai fini le film, je n’ai plus peur.»

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