Roman

Lukas Bärfuss fait divaguer un homme d’affaires zurichois

Philip est le héros de «Hagard», le nouveau roman de l’homme de lettres alémanique. Lorsqu’il aperçoit, hasard, les chaussures bleu prune d’une femme inconnue, il ne s’appartient plus et sa vie bascule

«Quelques jours avant le mariage, en novembre, on l’a trouvé sans vie dans sa retraite. Il a écrit dans sa lettre d’adieux qu’il n’avait pas songé à la mort avant la veille. Lui-même n’en comprenait pas les raisons, il pouvait seulement dire que ce n’était pas un incident isolé qui le forçait à cette démarche.» Hagard, le dernier roman de Lukas Bärfuss, vient de paraître, superbement traduit de l’allemand par Lionel Felchlin aux Editions Zoé. Cet extrait, tiré du milieu du livre, renvoie sans le nommer au destin d’un mathématicien japonais aux intuitions et aux recherches fulgurantes, Yutaka Taniyama (1927-1958), un homme merveilleusement doué et qui pourtant se donna la mort de façon incompréhensible, y compris peut-être pour lui-même.

Clé de lecture

Si cet extrait du texte ouvre cette chronique, c’est parce qu’il semble fournir une des clés de lecture du roman de Lukas Bärfuss. Dramaturge fêté (La Mort de Meienberg, Le Voyage d’Alice en Suisse), né à Thoune en 1971, romancier, observateur engagé du devenir de la Suisse et des Suisses (Cent jours, cent nuits a raconté, non sans faire polémique, à travers le destin d’un coopérant, les ambiguïtés des programmes d’aide au développement suisse durant le génocide au Rwanda), Lukas Bärfuss a perdu son frère aîné il y a quelques années. Un suicide. Le roman précédent de Lukas Bärfuss, Koala, Schweizer Buchpreis en 2014, était une enquête autour du suicide du frère. Hagard, projet, cette fois, purement fictionnel – du moins en apparence –, s’interroge de nouveau sur ceux qui viennent à manquer.

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Fantomatique

Philip, le personnage de Lukas Bärfuss, est un homme d’affaires tout ce qu’il y a de plus normal. Un peu avide sur les bords – il est agent immobilier, et assez satisfait de lui-même. Pourtant, un rendez-vous manqué, une balade dans le centre-ville et surtout une paire de chaussures de femme de couleur bleu prune, précise l’écrivain, vont provoquer subitement un renversement complet de son existence. Cet homme organisé, bardé de rendez-vous et de projets, va partir à la dérive dans une Zurich qui devient de plus en plus fantomatique au fur et à mesure qu’il s’en éloigne. Il se laisse peu à peu couler, il manque à l’appel. Métaphore angoissante de cette disparition subite, le vol de la Malaysia Airlines, disparu des écrans radars le 8 mars 2014. Philip vit un raptus, un ravissement à lui-même, et c’est une énigme. A ce propos, «je sais tout et je ne sais rien», prévient d’ailleurs l’auteur du texte, narrateur dont on constate qu’il n’est pas tout à fait omniscient.

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Si on suit pas à pas Philip dans sa fuite vers l’inconnu, si on renonce avec lui à se rendre au rendez-vous, à répondre aux sollicitations de son portable, si on l’accompagne de loin, alors qu’il s’est lancé à la poursuite de l’inconnue aux chaussures bleu prune, on n’est pas moins, régulièrement, interrogé par l’auteur. Lukas Bärfuss, ou son double qui écrit, ne cesse de se poser des questions qu’il nous soumet, à propos de Philip. L’une d’entre elles – cette fuite romantique du personnage est-elle «kitsch»? – suspend même le récit, alors que Philip vient de grimper dans un train de banlieue où s’est faufilée son inconnue. «Ce train resta longtemps à quai sans partir, tout le printemps jusqu’à la fin de l’été.» Entre-temps, le narrateur part à Venise, en revient, et retrouve son personnage toujours aussi obstinément assis dans son train. Il lui faut bien continuer à raconter son histoire.

Muse

Il raconte, mais tout demeure énigmatique comme une énigme mathématique. Qui est cette femme? Quel est son visage? On n’en saura rien. Elle est l’appât, la muse qui fait que le récit advient. Rien de plus? Elle reste insaisissable, même si elle finit par briller comme une étoile dans le ciel.

En toile de fond du roman, Zurich apparaît dans ses quartiers centraux ou périphériques. Portrait d’une ville familière où Philip se sent comme un poisson dans l’eau, mais qui, au fur et à mesure qu’il déambule, fuit, trébuche, s’oublie, lui devient hostile. Elle se fait jungle où se perdre parmi les écrans, les règlements, ces foules où chacun poursuit pour lui-même un but précis. On songe, assistant au bannissement progressif de Philip, qui renonce durant ces quelques jours de mars à tous les attributs du citadin aisé qu’il est, au livre de Fritz Zorn, Mars, où le narrateur détaille la façon dont le cancer et un certain esprit zurichois ont comploté sa mort. Lukas Bärfuss traduit entre les lignes quelque chose de la férocité d’un monde capable de dévorer ses habitants.

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Et pourtant, à plusieurs reprises, Philip est saisi de bouffée de bonheur, d’intense sensation de liberté. Une énergie, quelque chose de primaire s’éveille soudain chez lui. Comme si devenir «Hagard» n’était pas forcément le pire des destins.


Lukas Bärfuss, «Hagard», trad. de l’allemand pas Lionel Felchlin, Zoé, 160 p.
 

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