Des balais qui bruissent, des tuyaux qui chantent, des poubelles qui crépitent en rythme. Aller voir un show de Stomp, c’est un peu comme si, sous nos yeux, la rue se muait en batterie. Et nous appelait nous aussi à frapper comme des fous.

Percussions déjantées et comédie: c’est le cocktail explosif de ce spectacle imaginé il y a vingt-huit ans par deux Anglais, Luke Cresswell et Steve McNicholas, dans lequel un gang de batteurs tire des objets les plus improbables une symphonie fracassante.

Depuis sa création, Stomp, terme anglais pour «piétiner violemment», a fait le tour du monde avec 20 000 représentations et quelque 17 millions de spectateurs au compteur. Et la fièvre est loin de faiblir: ce sont aujourd’hui trois compagnies et une cinquantaine d’artistes qui perpétuent l’esprit de ce show international, jusqu’à Lausanne où ils feront vibrer le Théâtre de Beaulieu après des années d’absence. L’occasion de revenir sur cette aventure tonitruante avec Luke Cresswell, maître de la baguette et visionnaire.

Le Temps: D’où vous vient cet amour de la percussion?

Luke Cresswell: J’ai commencé la batterie à l’âge de 8 ans. Je me souviens avoir tout de suite aimé la sensation de l’instrument, l’odeur aussi, celle du vieux drumkit d’un ami qui sentait le vernis, la peau et la poussière. Comme je suis assez bon en coordination, j’ai trouvé facile, j’aimais combiner les mouvements de mes mains comme un puzzle. Mais alors que les batteurs sont souvent des gens discrets, qui restent volontiers dans l’ombre, moi je voulais déjà sauter partout, mettre un costume, diriger une équipe, collaborer...

Comment l’idée de Stomp a-t-elle germé?

Dans les années 1980, j’étais batteur et aussi artiste de rue pour un groupe, qu’a ensuite rejoint Steve [McNicholas]. On jouait dans des endroits dingues, en improvisant sur tout ce qu’on pouvait trouver. J’ai réalisé que les gens aimaient voir ça, cette invention perpétuelle. Et les percussions réveillent en nous un sentiment très primaire. Regarder dix personnes jouer du saxophone ne vous donne pas forcément envie de faire de même. Tandis qu’applaudir en écoutant le rythme, c’est naturel, tout le monde peut s’exprimer ainsi. Les choses se sont ensuite construites de manière organique, avec un défi: trouver la bonne équipe.

Alors, qui sont les «Stompers»?

Des batteurs, des performeurs, des acteurs, peu importe. L’idée de base n’était pas de réunir des gars surdoués aux muscles huilés, mais des gens d’univers très différents. Un groupe un peu bizarre, improbable, mais réaliste. Sur scène, le public peut donc facilement s’identifier à eux. Il y a d’ailleurs huit rôles, définis par les membres originaux de Stomp: le maladroit, le leader, celui qui interagit avec le public... Mais ces rôles sont ouverts à toutes les interprétations, tous les genres, tous les physiques.  

L’élément comédie était donc primordial?

Oui, car le risque, c’était de ressembler à un simple cercle hippie qui «jamme» ensemble. Drôle à faire, mais beaucoup moins à regarder... C’est là que Steve intervenait: il nous disait quand ça devenait ennuyeux, nous poussait à proposer quelque chose de clair, à interroger. De mon côté, j’ai gardé l’idée de jouer avec des objets familiers, de tous les jours, afin de poser sur eux un autre regard.

Comment les choisissez-vous ?

Ça dépend. L’idée des balais, par exemple, nous est venue à Paris. On a vu des nettoyeurs brosser la rue alors qu’on prenait un café en terrasse. Ce n’était pas en rythme mais j’ai tout de suite flairé le potentiel. D’autres fois, c’est en prenant quelque chose entre les mains, en le manipulant, que je me dis: «Qu’est-ce que ça pourrait donner si on était trois de plus à en jouer?» 

Les trucs les plus fous sur lesquels vous ayez frappé?

Des bateaux, des bâtiments... l’accélérateur de particules du CERN, aussi! Mais je crois que pour moi, ça reste le corps, les mains. On oublie qu’on se balade dans un instrument vivant! Pour moi, tout a un rythme, jusqu’à la manière dont nous marchons, parlons... Mais je suis peut-être un peu fou!

Et casse-cou. Il paraît que vous avez connu votre lot d’accidents...

Oui, les blessures typiques, le dos, les genoux... Mais le pire, c’était pendant le numéro avec les boîtes d’allumettes. J’ai écrasé la mienne avec une telle force qu’une allumette m’est rentrée dans la main, pour ressortir de l’autre côté. J’ai continué le show mais il y avait du sang partout, et les gens au premier rang n’étaient pas vraiment ravis!

Stomp fête ses 28 ans. Comment expliquer cette longévité?

Parce que nous avons décidé de ne pas rester seuls maîtres à bord, de laisser les troupes successives s’approprier le spectacle, qui a continué d’évoluer. Stomp est donc devenu international, multiculturel. La manière dont je tiens le balai n’est pas la même qu’un Japonais, et un Brésilien jouera avec l’objet différemment. Le spectacle reste le même mais les énergies, les attitudes changent. Et, puisqu’il est mené par des jeunes gens entre 20 et 30 ans, il demeure fondamentalement ancré dans son époque.

A quoi le public lausannois peut-il s’attendre?

A un casting européen très éclectique, très vrai. Cela fait des années que nous n’étions plus venus ici, le spectacle a beaucoup changé depuis. Préparez-vous à une bonne proportion de nouveaux numéros... décoiffants!


STOMPThéâtre de Beaulieu, Lausanne. Du 12 au 17 mars.