Le film démarre dans une caravane de maquillage de cinéma. C’est la vérité qu’on y maquille: ces figurants auxquels on dessine des ecchymoses joueront bientôt les témoins dans des séquences de télévision destinées à raffermir l’esprit va-t-en guerre des populations. On est dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, où un conflit armé oppose rebelles russophones et autorités centrales de Kiev. A moins d’être un spécialiste de la question, on risque de rater quelques finesses dans le film de Sergei Loznitsa, qui rajoute de la confusion à la confusion – peut-être est-ce la meilleure façon de faire comprendre l’absurdité de la guerre?

Donbass adopte une structure en marabout-de ficelle. Les scènes sont indépendantes les unes des autres, mais un personnage, une image ou simplement un car qui passe permet d’aller plus loin dans ce voyage au bout de la déraison. Elles s’arrêtent lorsque le fil conducteur casse ou lasse, parce qu’il est temps d’aller voir ailleurs ou parce qu’une bombe en a décidé.

Toque afro

Dans ce cortège de fantoches grotesques et terrible défilent un député arrosé d’excréments, l’inspection des ressources alimentaires d’une maternité par un gros plein de soupe corrompu jusqu’à la moelle, des contrôles militaires inquiétants et minables (racketter un bout de lard…), la visite que trois illuminés font à un homme politique pour qu’il les aide dans leur campagnes en faveur de saintes reliques nationalistes… On rencontre des fous furieux, comme ce chef de guerre qui a une perruque afro en guise de toque, ces tueurs en treillis qui disent «dégourdir le calibre» sans qu’on sache si l’obscénité renvoie au pénis ou au fusil, ou encore cette jeune mariée belle comme Miss Piggy qui, ivre d’euphorie guerrière, se réjouit d’accoucher d’un «garçon avec une mitraillette»...

L’année passée, Sergei Loznitsa présentait en Compétition Krotkaya-Une Femme douce, un tableau effroyable de la Russie contemporaine, dévastée par la corruption, l’alcool et le désespoir. Avec Donbass, réalisateur d’origine ukrainienne va plus loin encore dans l’évocation de la déliquescence, du totalitarisme bureaucratique et de la barbarie. Un soldat subit une bastonnade pour un larcin mineur. Un «fasciste» est lié à un poteau, en pleine ville, et livré à la vindicte d’une populace formatée à faire le pire. Donbass est incontestablement fort, mais sa noirceur impitoyable en fait un film qui ébranle bien davantage qu'il ne sensibilise.