Photographie

L’Ukraine débridée de Niels Ackermann

Le photographe genevois expose à Nyon son travail sur Slavutych, construite dans la foulée du drame de Tchernobyl. Durant deux ans, il a suivi Ioulia parmi les vapeurs d’alcool

Une première exposition personnelle, cela vaut bien un toast à la vodka. Mais prudemment, la galerie Focale n’a pas prévu d’étourdir ses visiteurs. Pour se mettre dans l’ambiance ukrainienne, restent donc les papiers peints. La première image du travail de Niels Ackermann est posée sur une sorte de tapisserie-puzzle représentant un lac de montagne. Plus loin, un motif fleuri jaune et bleu et un thème vert orientalisant. De début 2012 à fin 2014, le Genevois désormais installé à Kiev s’est immiscé dans le quotidien d’une petite ville proche de la frontière biélorusse. Des 23 000 photographies récoltées, une trentaine sont présentées à Nyon, sous le joli titre: Les enfants de Tchernobyl ont grandi.

Slavutych, ainsi, a été pensée et bâtie après la catastrophe nucléaire, pour reloger les ouvriers de la centrale. C’est d’abord l’idée d’ausculter une cité créée ex nihilo qui a séduit le cofondateur de l’agence Lundi13 (Sortir du 24.10.2014). Puis il a rencontré Ioulia. «C’était un soir, dans un parc. Elle était ivre et embrassait un gars. Je les ai photographiés et nous avons commencé à discuter. Elle parlait un peu anglais, aimait se faire tirer le portrait et m’a ouvert tout son carnet d’adresses», raconte Niels Ackermann. Ioulia a 26 ans et vit dans «la ville la plus jeune d’Ukraine». Ex-étudiante en comptabilité, elle est au chômage et laisse filer le temps dans les vapeurs d’alcool et la fumée de cigarette. Le premier tirage montre une assemblée festive. Puis un baiser, encore, devant les toilettes d’une discothèque. La jeunesse de Slavutych a l’avenir devant elle.

Un avenir qui se dresse à 40 kilomètres et par lequel tout a commencé: Tchernobyl. «Tous vont étudier à Kiev ou à Tchernigov. Mais tous reviennent, aspirés par la centrale, qui est le seul pourvoyeur de jobs, ou en tout cas de jobs bien payés. Ils font du graphisme, de l’informatique ou de la gestion et finissent dosimètres ou soudeurs.» Après un emploi dans les services administratifs de sa ville, Ioulia aussi atterrit à Tchernobyl, comme traductrice. «Cela résume bien l’absence de rêve inhérent à cette région, souligne le Romand. Et c’est d’autant plus inquiétant que le travail fourni par la centrale est censé s’arrêter en 2017 avec l’achèvement du deuxième sarcophage.»

Comme elle rythme le travail, l’usine conditionne les loisirs. La tâche s’effectue par tranches de quinze jours et les deux semaines restantes sont essentiellement remplies à coups de vodka. Sur les clichés de Niels Ackermann, les post-adolescents se roulent des pelles, fument des joints et s’inventent des vies palpitantes. De retour d’une séance de wakeboard sur le Dniepr, Ioulia et un ami voguent sur le bitume à bord d’un bateau tiré par une voiture; cette image semble dire la liberté malgré le gris du ciel.

En juin 2013, la belle épouse Génia, elle en mini-robe blanche, lui en short tout aussi pâle. Un très beau portrait les montre attablés, tête contre tête, regards baissés dans une introspective tendresse. «Je passais tellement de temps avec eux qu’ils finissaient par m’oublier. Il y a une seule image posée dans ce travail, pour le reste, j’étais seulement présent au bon moment.» C’est cette proximité qui frappe dans le travail de Niels Ackermann, comme si, effectivement, il faisait partie du décor. Pour se fondre dans la bande, le reporter a dû ingurgiter un nombre relativement conséquent de litres d’alcool, mais le résultat est là. Ici, le père de Ioulia en chemise hawaïenne devant le sapin de Noël. Là son meilleur ami en goguette dans une datcha. Plus loin, le chien du couple collé à la fenêtre.

Dix-huit mois après son mariage, Ioulia a divorcé. «Cela a plus ou moins marqué la fin de mon projet car elle se retrouvait dans la même situation qu’au départ et je n’avais plus grand-chose de neuf à photographier», indique le bientôt trentenaire, par ailleurs blogueur pour Le Temps.

Mais, au-delà de Ioulia, la ville, et son ambiance, intéresse le photographe. A Focale, elle découpe ses immeubles soviétiques dans le cadre, dévoile sa forêt et quelques intérieurs kitch. Surtout, elle montre son Ange blanc. Une statue érigée à la gloire de la commune et dormant dans un garage, posée sur des pneus. Une créature échouée, ou endormie, qui donne le titre de l’ouvrage que publiera le photographe au printemps prochain, pour marquer les 30 ans de la catastrophe de Tchernobyl. Alternant portraits serrés et sur le vif, scènes de groupe, zooms sur des objets, des plantes ou des animaux, Niels Ackermann promène le public en terre ukrainienne, non comme un touriste de passage, mais à la manière d’un autochtone qui nous prendrait par la main. Il nous guide du salon au sauna, de la piscine municipale à la campagne environnante, de l’un à l’autre et du petit matin jusqu’au soir. Viens chez moi, j’habite chez une copine.

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