Sa dernière saison est la plus belle, aurait dit René Gonzalez. Sur son lit d’hôpital, quelques jours avant de mourir (lire LT du 20.04.2012), le directeur du Théâtre de Vidy se projetait dans le futur. C’est ce que René Zahnd, directeur adjoint, raconte aujour­d’hui. René Gonzalez recevait le metteur en scène polonais Krystian Lupa, histoire de finaliser une production à venir. Et il rêvait à ce que serait la saison 2012-2013 de son «Théâtre au bord du lac», cette saison riche d’une trentaine (!) de spectacles, voulus et programmés par lui. C’est ce qui s’appelle laisser sa maison en ordre de marche. Ou, plus poétiquement, imprimer un esprit.

Car l’esprit des lieux, c’est encore lui, à l’évidence. Hier matin, sur le coup de 11h, René Zahnd et Thierry Tordjman – duo chargé de l’intérim jusqu’au mois de juin 2013 en tout cas – recevaient la grande foule: des artistes, des abonnés par dizaines, des représentants de la Ville de Lausanne, des journalistes, etc., tous venus pour assister à cette forme de cérémonie qu’est toujours une présentation de saison.

En ouverture, pas de palabres, mais un chant. Dans la salle Apothéloz bondée, cinq musiciens mêlent leurs voix, c’est une aubade. En voix off, la chanteuse italienne Giovanna Marini évoque ensuite sa première rencontre avec René Gonzalez, en 1979. Elle voit arriver chez elle un motard échevelé, qui déborde de superlatifs. Il dirige alors le Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis. Il veut travailler avec elle. Il ne cessera désormais de la soutenir. «Ce qui était étonnant, dit-elle, c’est que Gonzalez ne parlait jamais de lui, mais toujours de l’équipe.»

Autre hommage, celui de Vera Michalski. La fondatrice des Editions Noir sur Blanc préside le Conseil de fondation du Théâtre de Vidy. Elle salue le travail de l’équipe en place et dessine le décor: le Conseil nommera en juin une commission chargée de trouver un nouveau directeur. Le successeur de René Gonzalez devra inventer sa formule; il devra surtout maintenir Vidy au sommet en Europe, comme le souligne le conseiller municipal Grégoire Junod, au nom de la Ville de Lausanne. Le legs est impressionnant: 41 spectacles à l’affiche pendant la saison 2011-2012, quelque 560 levers de rideau à Lausanne pour près de 100 000 spectateurs; et environ 530 représentations à l’étranger.

Mais passons aux actes. Vidy, dès septembre, ce sera une place forte faite à des artistes qui draguent l’azur, comme le funambule français Antoine Rigot et sa compagnie, Les Colporteurs. Ils lanceront sous chapiteau la saison avec Le Bal des intouchables . Autre avaleur d’espaces, le Français Aurélien Bory a proposé à la petite danseuse japonaise Kaori Ito – interprète stupéfiante de James Thiérrée notamment – de la portraiturer. La pièce s’appelle Plexus. James Thiérrée, lui, promet d’enflammer le mois de janvier avec Tabac rouge, nouvelles frasques entre cintres et scène.

Vidy encore, ce sera des interprètes vénérés, comme Redjep Mitrovitsa (se souvenir de son androgynie magnétique dans le rôle de Don Juan , à la fin des années 1990 à la Comédie de Genève) et Evelyne Didi dans De Beaux Lendemains, d’après le roman de l’Américain Russel Banks, monté par Emmanuel Meirieu. Ou encore Roland Vouilloz dans le rôle-titre de La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht, mis en scène par Gianni Schneider.

Vidy accueillera aussi des artistes majeurs du théâtre européen. Le directeur de la Schaubühne de Berlin Thomas Ostermeier présentera deux Shakespeare crus, c’est-à-dire orgiaques et magistraux – Hamlet à Vidy et Mesure pour mesure à Kléber-Méleau (lire LT du 14.04.2012). Il montera surtout – et ce sera sa première création en français – Les Revenants d’Ibsen, avec la merveilleuse Valérie Dréville et Eric Caravaca. De passage aussi, le poète et metteur en scène Olivier Py. L’artiste prendra la direction du Festival d’Avignon à la fin de l’été 2013. Il lui arrive de chanter en guêpière et talons aiguilles. C’est ce qu’il fera dans Miss Knife chante Olivier Py.

L’écrivain et metteur en scène Valère Novarina, lui, déploiera L’Atelier volant, sa première pièce (elle date du début des années 1970), «lutte des langues et lutte des classes», selon ses mots. Valère Novarina a un talent de DJ. Il mixe les expressions de tous les jours. Hier, devant l’assistance, il a fait l’éloge d’un journaliste de La Liberté titrant un article consacré à un accident: «Il tamponne et s’en va.» Ce titre-là est un drame en six pieds – vous pouvez compter les syllabes. Valère Novarina en fera une réplique. Le théâtre, quand il est bon, est un art de la petite coupure.

Rens.: www.vidy.ch

Le bilan impressionne: 41 spectacles en 2011-2012, pour près de 100 000 spectateurs