L’avertissement qu’affiche le Grand Théâtre de Genève pour déconseiller aux moins de 16 ans le prochain Lulu mis en scène par le sulfureux Olivier Py dès jeudi suscite des questionnements. Le Temps y reviendra dans une page spéciale dans son édition imprimée ce jeudi. Et fait couler de l’encre. Annoncé «érotique», l’opéra d’Alban Berg «provoque déjà de hauts cris», selon la Tribune de Genève, qui y consacre pas moins que toute sa page «L’événement» du jour. On y lit que le metteur en scène convié sur la scène de Neuve trouve la précaution prise par son directeur, Tobias Richter, envers le public excessive. Mais pour Christian Pirker, avocat au Barreau de Genève, «en Suisse, le droit est bien fait puisqu’il existe une exception culturelle […] qui stipule que ne sont pas considérés comme pornographiques les «objets ou représentations» qui ont «une valeur culturelle ou scientifique digne de protection». «Après, c’est une question d’interprétation», dit-il: «Comme il s’agit d’Olivier Py, je vois mal pour ma part comment on pourrait mettre en doute le caractère culturel. Son spectacle s’inscrit dans une démarche constante.»

«Aussi légitime soit-elle, l’initiative de Tobias Richter pourrait bien relever d’une forme de «surassurance», poursuit le quotidien genevois. Qui a aussi interrogé Lorella Bertani, la présidente du conseil de la Fondation du Grand Théâtre. Celle-ci évoque une lettre d’un abonné fidèle qui lui écrit: «Je me réjouis d’assister au spectacle en tant qu’abonné fidèle depuis plus de vingt ans. Toutefois, la mise en garde du Grand Théâtre me fait craindre que comme à son habitude, M. Py nous fasse subir des scènes dignes d’un cabaret sordide pour clientèle confidentielle et frustrée. Je ne suis pas facile à choquer et pourtant les mises en scène d’Olivier Py m’ont à plusieurs reprises gâché le plaisir du spectacle.»

«C’est une façon pour le directeur Tobias Richter de se protéger légalement en cas de litige avec les abonnés désirant emmener leurs enfants mineurs au spectacle», explique le site Les Quotidiennes, un regard de femme sur l’actualité, sous les feux de laquelle l’œuvre se voit donc projetée et, partant, «crispe les esprits».

L’avertissement est clair pour la Julie, qui consacre également son éditorial au «scandale», en se demandant si la création n’est pas «muselée à Genève». Extraits: «Certains spectateurs estiment que lier l’opéra au sexe ou à la violence est insupportable. […] Olivier Py, dont on connaît le langage et les questionnements théâtraux sur l’histoire, la société et la religion, ne fait que dénoncer sans fard la pornographie et la barbarie du monde. […] Ce qui peut apparaître choquant, en définitive, […] se situe […] dans la volonté d’influer sur la liberté du créateur. […] Où se niche le malaise? A l’évidence dans une dérive dangereuse de l’artistiquement correct», qui a même intéressé l’agence de presse Reuters. A cause de «la nudité, cette tentation qui égare l’opéra», comme l’écrivait Le Temps en février 2009?

«Vous voyez plus Lulu comme un jouet des circonstances ou comme une salope meurtrière?» demandait d’ailleurs récemment Libération au metteur en scène. Pour qui «Lulu, c’est l’Antéchrist. C’est celle qui vient et qui dit qu’elle n’est rien. C’est un ange de l’Apocalypse qui annonce toutes les violences du monde moderne. Elle est la vie dans ce qu’elle comporte de plus destructeur. Lulu abat toutes les certitudes, tous les conforts moraux. C’est le sexe bien sûr, mais c’est aussi la pulsion de mort, la violence aveugle. C’est un opéra de l’Apocalypse, mais une apocalypse joyeuse. C’est un monde très noir mais avec une vitalité incroyable qu’on retrouve dans la musique. C’est une impasse. Il n’y a pas d’issue. Mais c’est la plus belle des impasses.»

Magnifique programme que cette profession de foi! Qui irritait au plus haut point, il y a quelques mois, le site Rue89, selon lequel Olivier Py s’était «autoproclamé poète officiel de la République» après avoir «fait une mauvaise rencontre. Pas ces jeunes garçons de hasard toujours prompts à se mettre torse nu qui peuplent son œuvre et sans doute sa vie. Non, il aura rencontré Dieu ou plutôt il aura étalé dans le domaine public (moi, mon œuvre) sa rencontre voire son dialogue avec Dieu, une affaire qui empoisse le langage de plusieurs pièces où la situation est plombée par le discours, le sermon, le prêchi-prêcha.»

Mais il y a un effet collatéral. Car la billetterie du Grand Théâtre, depuis, croule sous les réservations. Joli coup de pub, en quelque sorte: «La fesse, ça fait vendre», résume Le Matin, selon lequel le Grand Théâtre «n’a pas pu s’empêcher de faire la promo de Lulu, […] en glissant qu’il y aura une vidéo de sexe avec des images savamment floutées.» Alors, «éculé» ce nouveau scandale annoncé par Olivier Py après celui de Tannhaüser en 2005? «C’est dans le même souci de billetterie racoleuse que la scène genevoise avait gloussé en 2003 à l’évocation de la représentation d’une crucifixion dénudée dans La Damnation de Faust d’Hector Berlioz, dirigée, elle aussi, par Py», poursuit le quotidien lausannois. Et de conclure que «ce marketing répétitif de la fesse, même s’il a fait ses preuves dans les tiroirs-caisses», oublie que «la création préfère le parfum du scandale après le baisser du rideau et non avant le baisser du pantalon». LA messe est dite.