«Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer cette petite lampe, là, avec le motif du corbeau et du renard. On oublie que La Fontaine s'est inspiré d'Esope (620-560 av. J.-C.). Ce petit objet, je l'imagine sur la table de nuit d'une petite Romaine: c'est charmant.» Véronique Rey-Vodoz, la conservatrice du Musée romain de Nyon, est comme ça: enthousiaste et heureuse de présenter pour la première fois en Suisse une exposition exclusivement consacrée à la lumière artificielle. Soit plus de 150 exemplaires de lampes, lanternes, candélabres et autres lampadaires qui constituent, selon elle, «une sorte de best of du luminaire antique découvert ou simplement conservé en Suisse».

C'est à la fin du Paléolithique que l'on voit apparaître les premières lampes fabriquées par les hommes, très rudimentaires, dont l'architecture repose sur la combinaison d'un réservoir, d'un combustible (graisse animale) et d'une mèche (lichens). Dès le IXe siècle av. J.-C., les potiers phéniciens vont inventer et diffuser largement la vraie lampe à huile, telle qu'on peut la connaître encore aujourd'hui, grâce au développement des connaissances sur les propriétés de nouveaux combustibles, particulièrement adaptés à l'éclairage artificiel: l'huile d'olive (ou de ricin) et le bitume. Simultanément à l'exploitation de végétaux comme le lin ou le rouvre pour fabriquer des mèches, les Phéniciens, avec leur légendaire science du commerce, ont d'ailleurs imaginé dès le départ des formes de lampes qui s'imbriquaient les unes dans les autres pour rationaliser le transport.

D'abord moulées, puis tournées ou forgées dans le bronze, ces petites lampes ont été étudiées dans tous leurs détails par l'archéologue Laurent Chrzanovski, commissaire de l'exposition, qui a mis ses connaissances au profit des quelque 70 lampes de la collection nyonnaise et obtenu des prêts de plusieurs musées. Le Musée d'art et d'histoire de Genève a notamment fourni ses pièces grecques, phéniciennes, mais aussi plus tardives, comme les lampes byzantines ou musulmanes. Ce, pour constituer une thématique plus large de l'éclairage dans l'histoire de l'humanité. Ses sources textuelles? Principalement l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, qui mourut en 79 av. J.-C. pour s'être intéressé de trop près… à l'éruption du Vésuve qui détruisit Pompéi et Herculanum.

En terre cuite, en bronze (un luxe de riches), en plomb ou même en or, ces lampes laissent songeur quand on sait que les Romains les alimentaient aussi avec des combustibles devenus aujourd'hui nobles, comme l'huile de noix ou de noisette! Utilisées pour les besoins courants de la vie nocturne, elles n'ont cependant que peu de sens rituel. On en a certes trouvé, coupées en deux (mais pourquoi?), dans le mithraeum de Martigny ou dans des tombes, mais les historiens en sont réduits à supposer qu'elles servaient à éclairer les défunts sur le sombre chemin menant à Charon, le batelier des âmes.

Au cours de l'Antiquité tardive, quelques cités (Antioche, Edesse, Ephèse) décidèrent d'organiser un éclairage de complexes monumentaux ou de rues avec des pièces plus imposantes, torches enduites de poix, lanternes, candélabres et lampadaires, qui ont également servi lors cérémonies impériales: «[César] monta au Capitole à la lumière des flambeaux que portaient dans des candélabres quarante éléphants, à sa droite et à sa gauche» (Suétone, Vie des douze Césars).

Comme les lampes à huile, outre ces exceptions, ne sont pas des objets d'apparat, conclut Véronique Rey-Vodoz, «elles montrent une très grande variété et une très grande liberté dans leurs motifs. Ces objets nous rendent plus proches du goût artistique des populations antiques. Avec eux, chacun pouvait se constituer son petit panthéon intime». Intimes, oui, ces petits objets personnels auxquels on tient, hier et aujourd'hui, comme à la prunelle de ses yeux.