Restauration

La lumière de Konrad Witz ressuscite pour Noël

Le «Retable de saint Pierre» et sa célèbre «Pêche miraculeuse» retrouvent les salles du Musée d’art et d’histoire de Genève après presque deux ans de restauration. Une aventure suivie depuis le début par le Samedi Culturel

Le vendredi 21 décembre prochain, l’un des tableaux les plus remarquables de tous ceux qui sont conservés en Suisse va revenir dans les salles du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) après presque deux ans d’absence. Il s’agit du Retable de saint Pierre, appelé aussi Retable de Genève, peint par Konrad Witz en 1444, quatre panneaux au recto et au verso de deux volets qui se refermaient sur un caisson sculpté aujourd’hui disparu. L’histoire agitée de ce retable résume celle de nos relations avec les images: attaqué, endommagé et retiré de l’autel de la cathédrale par les iconoclastes réformés en 1535, sauvé sans doute parce qu’il comporte une représentation de la ville, de son lac et des montagnes environnantes, restauré au moins deux fois, peut-être trois, avec une certaine brutalité, et menacé par des fissures, des dépôts de saletés et des décollements de la couche picturale.

Depuis près de deux ans, le Retable de saint Pierre a été ausculté, exploré sur toutes les coutures et confié à une équipe de restaurateurs accompagnés par des experts. Un tableau, un artiste et une aventure que le Samedi Culturel raconte depuis 2011 (lire les numéros du 02.03.2011, du 19.11.2011 et du 18.02.2012). Victor Lopes, le restaurateur responsable de cette résurrection, dit l’émotion que lui et son équipe ont ressentie cette semaine au moment de la pose du cadre qui a en partie retrouvé sa dorure originale, «tout d’un coup le sentiment que c’est fini». Il dit «le bonheur de découvrir au cours des mois la palette lumineuse du peintre». Mais aussi «l’épreuve de patience liée à la lenteur et à la minutie du travail» heureusement compensées par le soutien d’un groupe uni dans cette entreprise.

Le Retable de saint Pierre est l’un des chefs-d’œuvre du XVe siècle européen. Il pourrait être une sorte de Joconde du MAH et la fierté de la ville. Mais, dit Jean Wirth, membre de l’équipe de restauration, ancien professeur d’histoire de l’art à l’Université de Genève et spécialiste de l’image au Moyen Age, «on a l’impression qu’il a une renommée moins forte à Genève qu’ailleurs». Il ajoute: «C’est peut-être lié au fait que le Moyen Age n’existe guère pour les Genevois. La devise de la ville est Post tenebras lux... C’est de ce côté qu’il faut chercher. La Réforme étant la lumière en question et l’acte fondateur de ce qu’est Genève aujourd’hui, le retable n’est guère valorisé. Lorsque nous avons fait une exposition sur l’iconoclasme présentée à Berne et à Strasbourg en 1999-2001, j’ai essayé de dénombrer ce qui a survécu à Genève: les panneaux extérieurs du retable de Witz, les stalles de Saint-Pierre et de Saint-Gervais, ainsi qu’un christ fort abîmé de la deuxième moitié du XVe siècle qui se trouve dans les réserves du Musée d’art et d’histoire.»

Il est temps de s’interroger sur les violences de notre histoire et de notre propre intégrisme en redécouvrant la lumière du Moyen Age et d’une œuvre dont Jean Wirth résume ici la renaissance.

Samedi Culturel: Qu’était Genève en 1444, au moment où Konrad Witz achève le «Retable de saint Pierre»?

Jean Wirth: C’était une ville assez importante du fait des foires de Genève. Elle appartenait à la Savoie. Les ducs y résidaient volontiers. Elle a même abrité une précieuse relique, le saint-suaire, devenu plus tard le saint-suaire de Turin. Il y a passé deux ans.

Ce retable était-il une œuvre considérable en volume, en prix, en rayonnement?

Pour le savoir précisément, il faudrait connaître la partie centrale qui était probablement sculptée. Le fait de l’avoir commandé à Witz qui était le peintre de Bâle montre la volonté genevoise de s’élever au même niveau. Il est inférieur en importance au Retable de l’Agneau mystique des frères Van Eyck mais peut être comparé à certains retables de Van der Weyden.

De tels objets coûtaient-ilstrès cher?

L’œuvre en elle-même non, mais il faut envisager la totalité constituée par l’équipement d’un autel, la rente du ou des prêtres desservants, les œuvres qui étaient éventuellement liées à cet autel, les cierges sans lesquels il n’y a pas de lumière… Tout cela devait être prévu dans la longue durée. Le prix du retable pouvait faire 10% de l’ensemble.

«La Pêche miraculeuse» a la réputation d’être le premier paysage réaliste de l’histoire de l’art européen. Est-ce exact?

Ce paysage a été un peu mythifié. Je ne dis pas cela pour le rabaisser. Il a assuré la célébrité de Konrad Witz et du Retable de saint Pierre. Il joue un rôle capital dans l’histoire du paysage. Mais il se situe dans une tradition qu’on oublie pour le mettre en valeur. Il faut remonter à Lorenzetti et aux peintures du palazzo Pubblico de Sienne qui représentent la cité plus d’un siècle auparavant (1338-1340). Et il y a une étape intermédiaire, la représentation du Mont-Saint-Michel et des châteaux dans les Très Riches Heures du duc de Berry qui supposent des relevés effectués sur place et qui sont restées inachevées à la mort des frères Limbourg et du duc en 1416. Dans le cas de Lorenzetti, c’est un point de départ. On n’a rien de comparable antérieurement. Dans le cas des Très Riches Heures, c’est un accomplissement qui donne déjà la formule qu’utilisera Witz.

Pourquoi a-t-on donné ce statutà la vue du mont Blanc?

Peut-être parce que c’est une montagne qui a frappé les esprits modernes lors de la redécouverte des primitifs. Il faut aussi noter la raison d’être de ces paysages dans les œuvres religieuses. Le paysage local, qu’il soit spécifié ou générique, ainsi que cela arrive chez Campin ou Van der Weyden, est une manière de situer hic et nunc la présence divine comme dans l’Eucharistie qui est une manière de rejouer la Passion dans chaque lieu de la chrétienté, donc d’affirmer la réalité de la présence divine tous les jours et partout.

Cette restauration a-t-elle apporté des informations nouvelles?

Oui. Sur l’étendue des restaurations précédentes et sur les parties qui n’ont pas été détruites soit par les iconoclastes, soit par les restaurateurs. Elle a permis de dégager des zones originales de Witz qui avaient été barbouillées, par exemple les carnations. Il y a plusieurs endroits où on a retrouvé des parties conséquentes peintes par Witz disparues sous les repeints. Autre information importante, le désaccord entre la Vierge dans l’Adoration des Mages et son ombre était parfois attribué à une modification introduite par les restaurateurs. Or on a la preuve que ce n’est pas le cas et qu’elle est le résultat d’une volonté de Konrad Witz. Il y a enfin des découvertes sur l’encadrement dont on a retrouvé la dorure. Et beaucoup d’éléments qui ont pu être précisés, notamment les parties de la main de Witz et de ses collaborateurs.

Quand on verra ce retable restauré, s’approchera-t-on de ce qu’il était en 1444, hormis la partie centrale?

Oui, en partie. Mais les œuvres vieillissent. Vouloir retrouver leur état d’origine, c’est les falsifier en faisant comme si les siècles n’existaient pas. Les choix sont parfois déchirants. Certaines décisions ne sont pas purement scientifiques mais éthiques ou esthétiques, même s’il faut qu’elles soient prises avec le plus de garanties scientifiques possible. C’est pourquoi il y a une équipe autour des restaurateurs. Cette restauration s’est appuyée sur une documentation impeccable, mais aussi sur des décisions de bon sens favorisées par l’amitié entre les restaurateurs et les historiens.

«Retable de saint Pierre» de Konrad Witz. Musée d’art et d’histoire, rue Charles-Galland 2, Genève. Rens. www.ville-ge.ch/mah Tlj sauf lundi de 11h à 18h. A partir du 21 décembre.

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Victor Lopes

Responsable de l’équipe de restauration

«Lorsque le retableest entré dans l’atelier du musée il y a plus d’un an et demi pour les observations préliminaires, nous savions que c’étaitle début d’un morceau important de notre vie»
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