Cinéma

«Lumière! L’aventure commence»: un film pour s’initier aux débuts du cinéma

Les films plus que centenaires des frères Lumière affichent leur jeunesse éternelle dans un brillant documentaire composé et commenté par Thierry Frémaux

Un enfant qui fait ses premiers pas, une petite fille et son chat, des ouvriers sortant de l’usine, un galopin qui obture le tuyau d’arrosage, un train qui arrive en gare de La Ciotat, la course cycliste Lyon-Genève, un dromadaire passant devant la grande pyramide, des canards effrayant des chevaux à Guadalajara, une inondation à Lyon… Ces ombres qui vivent à jamais reviennent dans Lumière! L’aventure commence.

Délégué général du Festival de Cannes et directeur de l’Institut Lumière de Lyon, Thierry Frémaux propose une sorte de «quintessence du cinéma Lumière» dans ce documentaire de montage, soit 108 films, d’une durée moyenne de 50 secondes, magnifiquement restaurés et assortis d’un commentaire donnant les clés de compréhension: dans quelle ville, en quelle occasion, lors de quels rituels reprennent vie ces frères humains? Avec humour, avec tendresse, l’exégète débusque les artifices de mise en scène (figurants hilares qui donnent le signal de la rigolade, cravate incongrue du forgeron) et les cocasseries du passé (5000 policiers américains, seuls trois sans moustache).

Les Frères Lumière, Auguste et Louis, ont inventé trois fois le cinéma: la technique, l’art et la salle. Le film «composé et commenté par Thierry Frémaux» permet de comprendre leur créativité, non seulement mécanique mais stylistique. Réalisées avec des machines sans viseur, ces «vues animées» témoignent d’un prodigieux sens de la mise en scène. Elles réintroduisent la puissance de l’image originelle dans une réalité usée par trop de selfies. Passionné, l’inépuisable Thierry Frémaux évoque un voyage extraordinaire dans le temps, le monde et l’histoire du cinéma.

Le Temps: Quel a été votre premier contact avec le cinéma des frères Lumière?

Thierry Frémaux: En 1981, lors de la conférence de presse donnée par Bertrand Tavernier pour annoncer la création de l’Institut Lumière. A la fin, ils ont projeté La Sortie des usines Lumière. J’ai ressenti un choc gigantesque. Je suis allé voir Tavernier en lui demandant s’il n’avait pas besoin de bénévoles, et je ne suis jamais reparti.

– Comment avez-vous choisi les 108 vues cinématographiques qui composent Lumière! L’aventure commence?

– Ils font partie des quelque 200 films que j’ai l’habitude de présenter. J’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas montrer les films Lumière de manière un peu sinistre, scientifique, doctorale, car ils contiennent tous quelque chose de fort, de joyeux. J’ai voulu faire une sorte d’objet sacré d’une heure trente, proposant un premier voyage dans l’œuvre de Lumière. Le deuxième s’appellera L’aventure continue et le troisième L’aventure revient, ha ha…

– Comment avez-vous conçu les commentaires accompagnant les films?

– Ils viennent de ceux, souvent improvisés, que je faisais à voix haute. J’adore qu’on m’explique telle symphonie de Beethoven ou tel tableau de Mark Rothko. C’est un peu ce que j’ai voulu faire, modestement. Les projections Lumière duraient une demi-heure. On montrait un film, on rembobinait, puis un autre film. Vouloir refaire ça aujourd’hui serait passéiste. Je voulais au contraire lancer le cinéma de Lumière dans le futur et même, événement considérable, retrouver des spectateurs qui paient leur place. Je voulais mettre Lumière à sa place, avec les grands cinéastes.

– Votre film va contre ces clichés selon lesquels Lumière ne faisait que de la captation…

– Absolument. Lumière a longtemps passé pour une espèce de M. Jourdain du cinéma, qui faisait du cinéma sans s’en rendre compte. L’homme qui invente le cinéma, qui produit 1500 films, ne pouvait pas ne pas croire en son avenir, comme on l’a dit. On a aussi dit que ce n’est pas Lumière, mais Thomas Edison, Etienne Maret, Eadweard Muybridge qui a inventé le cinéma. Or, s’il y a beaucoup d’inventeurs avant Lumière, il n’y en a pas un seul après… L’invention est faite, le cinéma est le cinéma, soit enregistrer 24 fois par seconde les soubresauts du monde. On ne fera pas mieux. On fera différemment.

– Que vaut l’opposition Lumière-Méliès?

– C’est la dernière légende: Lumière c’est le documentaire, Méliès la fiction. Or Lumière fait d’emblée des fictions. L’Arroseur arrosé est la première fiction! Lumière n’est pas un documentariste, c’est Roberto Rossellini; et Méliès c’est Fellini. Lumière c’est Rossellini et Renoir, Kiarostami, Cassavetes, Kechiche, Pialat; et Méliès c’est Hollywood, Fellini, Jacques Demy, Damien Chazelle et La La Land, les cinéastes de Hongkong… L’un prend le monde et le restitue, l’autre le prend et le réinvente. L’un c’est le réalisme, l’autre la magie. Ce n’est donc pas documentaire contre fiction, mais deux visages complémentaires du cinéma qu’il est vain d’opposer.

– Cadrages, profondeur de champ, mouvements de caméra… Lumière invente le langage du cinéma. Avait-il conscience de la révolution qu’il menait?

– Oui et non. Oui parce qu’il va quand même se bagarrer très fort pour le cinéma. Et non, parce qu’il était dans une forme d’humilité. Il a souvent dit «On arrête le cinéma, on laisse ça aux artistes». En 1935, il lance à Méliès «Je salue en vous l’inventeur du spectacle cinématographique». Il n’aurait jamais dit «C’est moi qui ai inventé le cinéma», ce n’était pas son genre. Mais avant la projection du 28 décembre 1895 au Salon indien du Grand Café, personne n’était jamais allé au cinéma. Alors, en toute quiétude, Lumière se considérait comme le «premier venu». Cette modestie finit par m’exaspérer, parce qu’elle se retourne contre lui. Le cinéma de Lumière est moderne. C’est une œuvre véritable qui permet de se nettoyer les yeux dans une époque où les images sont partout. On ne sait plus regarder. Lumière nous oblige à la patience du plan.

– Vous dites Lumière, mais il n’était pas seul, il avait de nombreux opérateurs disséminés dans le monde. Qu’est ce qui fait un film Lumière?

– Un esprit de curiosité, un esprit esthétique. Lumière envoie ses opérateurs filmer celui qui ne me ressemble pas – ce qui est la mission du cinéma et de l’art en général. C’est un geste insensé de la part d’un type qui n’a jamais quitté Lyon. C’est le premier acte de la globalisation. Il fait des films à Tokyo qui sont montrés à Moscou, ceux de Moscou sont montrés à New York et à Rome…

– Le film mentionne cet opérateur Lumière expulsé des Etats-Unis sur demande de Thomas Edison. Qu’est-ce que cela nous raconte sur les débuts du cinématographe?

– Pour rire, on peut dire que les Lumière ont été les premières victimes du GATT… Edison a argué qu’on ne pouvait importer une invention étrangère quand existait un équivalent national, c’est-à-dire le kinétoscope. Edison se trompe. Techniquement, il aurait pu inventer le cinéma. Mais il a inventé cette boîte individuelle où il faut payer pour voir. C’est la philosophie américaine. Il pense que le Français est fou de remplir une salle de spectateurs! Quand tout le monde aura vu le film, que fera-t-il? Et bien Lumière va faire 1500 films…

Le succès du cinématographe, c’est d’être tous ensemble dans une salle. La box d’Edison n’a jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui avec Netflix, Amazon, etc. La meilleure réponse à apporter à toutes les boîtes, c’est Dunkerque de Christopher Nolan. Dunkerque, ce n’est pas le même film à la maison qu’au cinéma où je suis bouleversé physiquement. On fait actuellement à Lyon une rétrospective des copies restaurées de Tarkovski: les spectateurs sortent en chancelant d’émotion.

– Vous terminez le film sur le sourire très émouvant d’une petite Vietnamienne qui court vers la caméra il y a cent vingt ans…

– Oui. Parce que Blaise Cendrars disait que le cinéma est l’enfance du monde. A l’époque des Lumière, on pensait que les enfants ne mourraient plus, que le monde allait vers le bonheur… Et ce bonheur s’exprimait aussi à l’étranger, là où l’on veut aujourd’hui construire des murs et des frontières. Je le dis aujourd’hui, de façon très opportuniste, je ne le disais pas il y a dix ans. Le film parle aussi de ça. Lumière envoie des gens dans des pays lointains, quand les présidents américains n’avaient pas de passeport parce qu’ils n’allaient jamais sortir des Etats-Unis. C’est mon combat: faire en sorte que les gens ne soient pas trop ignorants, car on sait où mène l’ignorance.

– L’expression «vieux film» vous rend-elle fou?

– Oui, car aucun film n’est plus vieux qu’une pièce de Shakespeare ou qu’un poème de Rimbaud. Donc il faut accoler le mot classique au cinéma comme on l’a accolé à la musique, à la peinture, à la littérature. La question n’est pas film récent ou film ancien. Il faut commencer à scander l’histoire du cinéma dans des partages autres que noir et blanc-couleur, muet-parlant, cinéma traditionnel-cinéma moderne… Il y a de nombreuses façons de questionner l’histoire du cinéma. Tarantino est passionnant quand il parle de l’année 1970, ce moment où quelque chose du vieil Hollywood survit parmi les prémices de ce qu’on appellera le Nouvel Hollywood. Exclure, est un héritage de la Nouvelle Vague. Comme cinéphile, je peux aimer Jean-Marc Straub et Georges Lautner.

– Où trouvez-vous l’énergie d’assumer deux postes, délégué général du Festival de Cannes et directeur de l’institut Lumière de Lyon, d’écrire un livre, Sélection officielle, et de faire un film?

– Le festival, l’institut Lumière, c’est un travail très collectif. Je suis sans doute un peu hyperactif, comme les personnages de Tex Avery qui galopent au-dessus du vide… Plus sérieusement, j’ai un tel sentiment de privilège d’être au cœur du cinéma contemporain en dirigeant le plus grand festival du monde et d’être rue du Premier-Film au cœur du patrimoine et de l’histoire du cinéma… Ce privilège, je dois en restituer la force de toutes mes forces.


«Lumière! L’aventure commence», un film composé et commenté par Thierry Frémaux (France, 2017), 1h30.

Sélection officielle-journal, de Thierry Frémaux, Grasset, 618 p.

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