Il avait pris sa retraite en 1997 après avoir signé la photo du triomphe de Roberto Benigni, La Vie est belle. Tonino Delli Colli est mort chez lui à Rome dans la nuit de mardi à mercredi, discrètement, comme il avait vécu. Pourtant, ce technicien d'exception avait épaulé, grâce à sa connaissance de tous les secrets de l'image, certains des plus grands noms du cinéma italien puis international: Pasolini, Risi, Fellini, Leone, Malle ou Polanski. En 50 ans de carrière, il avait aligné 140 films, dont Il était une fois dans l'Ouest, Contes de la folie ordinaire et Le Nom de la Rose. Mais c'est avant tout pour avoir donné la lumière aux rêves de Pier Paolo Pasolini, d'Accatone à Salò, qu'on se souviendra de lui.

Né à Rome le 20 novembre 1923, Antonio (dit Tonino) Delli Colli avait débuté à Cinecittà à l'âge de 16 ans. D'abord assistant opérateur d'Ubaldo Arata, Anchise Brizzi et Mario Albertelli, les grands de l'époque, il obtient son premier contrat de chef opérateur dès 1943, en pleine guerre. Jusqu'en 1961, il se fera la main sur des films commerciaux, d'aventure, mélos ou comédies, parmi lesquels on retient surtout quelques Dino Risi (Poveri ma belli), Mario Monicelli (Donatella) et le premier film italien en couleurs, Totò a colori (Steno, 1952).

Des dizaines de prix

Puis un débutant nommé Pier Paolo Pasolini, déjà écrivain et scénariste de renom, fait appel à lui. Parce que Delli Colli ne faisait justement pas partie des «grands» de sa profession et qu'il s'avouait lui-même «peu cultivé»? Parfaitement ignorant de la technique de l'image, Pasolini lui parle peinture et il s'exécute, minimisant toujours son apport dans leur collaboration. Lorsqu'il est indisponible, Pasolini ne fera-t-il pas appel à son ancien opérateur Giuseppe Ruzzolini, pour Théorème en particulier?

Toujours est-il que de ce jour, sa carrière prend un virage. En 1965, il obtient le premier d'une dizaine de prix prestigieux (six Nastri d'argento et quatre David di Donatello) pour L'Evangile selon Saint Mathieu. Le cinéma d'auteur frappe à sa porte, et il passe de Luis García Berlanga (Le Bourreau) à Valerio Zurlini (Des Filles pour l'armée), d'Alberto Lattuada (La Mandragore) à Marco Bellocchio (La Chine est proche). Une autre rencontre comptera, celle avec Sergio Leone pour Le Bon, la Brute et le Truand et Il était une fois dans l'Ouest, lui apportant également une cote dans le divertissement populaire en couleurs.

Caméléon, Delli Colli passe sans peine du pictural (Le Décameron) au naturalisme (Lacombe Lucien de Louis Malle). Par contre il refusera toujours de travailler en 16 mm ou pour la télévision. Dans les années 1970 et 1980, il renoue avec Monicelli, Risi et même Leone, le temps d'un mémorable Il était une fois l'Amérique. Puis il prend le relais de Giuseppe Rotunno pour les derniers Fellini (Ginger et Fred, Intervista, La Voce della luna) et atterrit encore chez Roman Polanski (Lunes de fiel, La Jeune fille et la Mort), ses images semblant aller en s'assombrissant. A présent, sa science manquera cruellement dans l'immense travail de restauration du grand cinéma italien qui attend les générations futures.