Lyrique

Lumières et acier asphyxient un sombre «Boris Godounov»

L’opéra de Modeste Moussorgski bénéficie à l’ODN d’une magnifique réalisation, tant musicale que scénique

Il n’est pas facile à traiter, Boris Godounov. A la fois trop imposant musicalement et trop mince théâtralement. Intense réflexion sur la solitude du pouvoir et la culpabilité, l’opéra de Moussorgski ne dispose, comme tout moteur scénique, que de la force narrative de sa musique. Son texte, traité comme une antienne, se voit privé de véritable action.

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Pas d’histoire d’amour, pas de ballet, pas de grand rôle féminin: la censure de l’époque avait refusé la proposition de Moussorgski, estimant l’ouvrage trop austère. Le compositeur, qui avait réalisé le livret de son «drame musical populaire» d’après la pièce éponyme de Pouchkine – elle-même issue de l’Histoire de l’Etat russe de Karamzine, remania l’ouvrage à plusieurs reprises. Le sujet en reste éminemment politique, sombre et intime. Beaucoup se sont cassé les dents sur le statisme de cette longue méditation et les pompes de son faste historique.

Transformation de la contrainte en atout

A Genève, en optant pour la version d’origine plus ramassée, qui s’inscrit mieux dans les dimensions de l’Opéra des Nations, le metteur en scène Matthias Hartmann et les coscénographes Volker Hintermeier et Daniel Wollenzin ont transformé la contrainte en atout.

C’est à un Boris Godounov captivant et mouvementé qu’on assiste, saisi par la beauté des lumières de Peter Brandl, travaillées très finement, et par l’impressionnant dispositif métallique qui les contient. Supports d’icônes géantes ou fourmilière d’escaliers et d’espaces de jeu manipulés à vue, les immenses modules rouillés mettent idéalement en valeur une direction d’acteurs vibrante en engagée.

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Comment décrire le carcan de la culpabilité de Boris, suffoquant sous les visions du jeune Dimitri tué pour accéder au trône, sans tomber dans la redondance? Comment figurer le poids de la religion omniprésente et de ses lourds apparats sans risquer les poncifs? Comment maîtriser la harcelante présence du peuple et l’infernal jeu de pouvoir des rivaux politiques sans sombrer dans le manichéisme? Bref, comment éviter l’ennui, dans cette accablante chronique d’une mort annoncée dès les premières notes?

Une monumentale chorégraphie scénique

En imprimant des mouvements sur les parties orchestrales et chorales. En assumant les changements de décors et d’accessoires à vue. En organisant la narration comme une monumentale chorégraphie scénique en sept parties. Lente, inexorable et transparente. Ainsi dynamisés par l’esthétique mouvante du décor, l’œil et l’oreille suivent à l’unisson la magnificence d’une musique gorgée de folklore, et la misère d’un peuple attifé de costumes aux teintes ternes, signés Malte Lübben.

On aurait pu apprécier plus d’excès dans la direction de Paolo Arrivabeni, qui empoigne la partition avec un lyrisme très puccinien. Moussorgski répond à des critères plus kaléidoscopiques et plus illustratifs de l’âme russe. Sa versatilité, ses débordements ou ses retours de flamme sont servis avec un feu qui mériterait d’être plus incendiaire, et un Orchestre de la Suisse romande qui fait preuve de plus d’éclat que d’inspiration.

Dans les œuvres d’une certaine dimension, l’équilibre fosse-orchestre reste un sujet délicat à l’Opéra des Nations. Pour le chœur du Grand Théâtre, massif, compact et ravageur, la question ne se pose pas. C’est lui qui domine, en front de plateau. Dans Boris Godounov, son importance en fait un protagoniste central qui tient parfaitement son rôle, avec la joyeuse Maîtrise du Conservatoire populaire de musique.

Des voix marquantes

Lorsque la limite de décibels est atteinte, les voix se trouvent parfois couvertes. Mais on ne souffre qu’épisodiquement de cette particularité, ce qui représente déjà une forme d’exploit en soi. Certains chanteurs semblent épargnés par le phénomène. Vitalij Kowaljow en est. Dès qu’il apparaît sur scène, son Pimène efface ceux qui l’entourent.

La profondeur sans limite et la projection de sa voix, son timbre d’airain et sa présence monacale le propulsent au premier plan de la distribution, avec le Boris renversant de Mikhail Petrenko. Les graves et médiums rayonnants, le jeu d’une intensité absolue et la technique franche, le rôle-titre de la production entre en folie comme d’autres en religion. Avec passion.

Le metteur en scène aurait pu modérer un peu l’exagération de sa démence exorbitée, mais ce Boris-là s’impose avec un incroyable naturel. Dans la nombreuse équipe masculine qui l’entoure, on relève Andreas Conrad (Chouïski manipulateur), Sergej Khomov (Grigori aigre), Roman Burdenko (solide Chtchelkalov), Alexey Tikhominov (Varlaam parfaitement alcoolisé), Andrei Zorin (Missaïl défiguré), ou Boris Stepanov (Innocent illuminé). Quant aux trois voix féminines, Marina Viotti incarne un Fiodor juvénile et touchant, Victoria Martynenko est une nourrice enrobante et Melody Louledjian compose une Xenia pure. Un peu de douceur dans cette histoire d’hommes, de pouvoir, de folie et de mort.


Opéra des Nations les 3, 7, 9, 13, 14, 15 et 11 novembre. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

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