Festival

Lumières sur le tunnel du cinéma allemand

Le Festival de Locarno qui s’ouvre mercredi consacre sa rétrospective aux films de la jeune RFA, de 1949 à 1963. Une «ère Adenauer» largement déconsidérée qui pourrait bien révéler des perles cachées

Presque autant que le cinéma nazi, celui de l’après-guerre allemande passe pour un désert artistique, un cinéma purement commercial, coupé de la réalité et aseptisé. A priori, difficile d’imaginer moins excitant pour une rétrospective! Mais la roue tourne: vomi par la génération des Fassbinder et autres Schlöndorff, le voici réexaminé par le Festival de Locarno sous l’intitulé «Aimé et refusé: le cinéma de la jeune République fédérale d’Allemagne». Au moment où la période vient d’être remise en lumière par le formidable L’Etat contre Fritz Bauer de Lars Kraume (Prix du public à Locarno l’an dernier…), la possibilité de se plonger dans son imaginaire est particulièrement bienvenue. Et si la doxa critique, dans son rejet global de tout ce «cinéma de papa» pré-nouvelles vagues, avait enterré là des oeuvres valables?

Conçu par l’Allemand Olaf Möller et l’Italien Roberto Turigliatto, accompagné d’une publication collective en allemand et en anglais, et sans doute composée pour l’essentiel de copies sans sous-titres, l’exercice risque fort de passer par-dessus la tête d’un public francophone. Ce serait fort dommage, tant il est vrai que, si le Néoréalisme n’a pas pris dans ce pays en ruines et traumatisé («Allemagne, année zéro» de Roberto Rossellini fut interdit en 1948…), une épuration impossible et le conflit idéologique Est-Ouest favorisant indiscutablement un cinéma d’évasion hypocrite et conservateur, on imagine difficilement Le Pont de Bernhard Wicki ou Les 1000 yeux du Docteur Mabuse de Fritz Lang surgir d’un néant total.

Jamais sous-titrés

La période couverte, de 1949 à 1963, est précisément celle de «l’ère Adenauer», du nom du premier chancelier de la RFA, responsable de son ferme arrimage au bloc occidental. C’est aussi le temps d’un «miracle économique» qui voit l’Allemagne se relever à grande vitesse sous l’impulsion du Plan Marshall. Après trois années de tâtonnements, la production cinématographique redémarre en 1949 (62 films) pour monter jusqu’à 120 films au milieu des années cinquante, avant de connaître une vraie crise au milieu des années soixante (35 films en 1965!). Ensuite, les anciens s’effacent, le petit écran absorbe les purs faiseurs et un «Nouveau cinéma allemand», critique et inventif, s’impose pour un moment.

Mais auparavant, n’y a-t-il vraiment eu que comédies insipides et drames moralisateurs, opérettes filmées et remakes de «Heimatfilme», «Edgar Wallace Krimis» et «Karl May Abenteueurfilme»? Entre le retour des exilés et les tempéraments rebelles, les cinéastes qui lorgnent vers l’Amérique et d’autres vers l’Est, ce cinéma est moins homogène qu’il n’y parait de prime abord. A l’époque, la critique vanta Helmut Käutner, Wolfgang Staudte et Bernhard Wicki, trois nouveaux auteurs plus soucieux de réalisme et de confrontation avec le douloureux passé, salua quelques réussites isolées de revenants tels que Fritz Lang, Robert Siodmak ou Georg Wilhelm Pabst. Mais ce ne fut que feu de paille, le tout-venant finissant par décourager les critiques les mieux disposés, si bien que presque aucun titre de cette époque n’est aujourd’hui disponible en DVD sous-titré.

 

Retour des stars

C’est à ce triste état de fait que cette rétrospective – qui sera ensuite reprise par une dizaine de cinémathèques dont celle de Lausanne – tentera de faire un sort, à travers une quarantaine de longs-métrages et autant de courts, ainsi que la trentaine de textes produits. A première vue, un drôle de méli-mélo où se côtoient causes célèbres (L’Homme perdu/Der Verlorene de Peter Lorre, le dyptique Le Tigre du Bengale – Le Tombeau hindou de Fritz Lang) et simples produits (Die Trapp-Familie in Amerika de Wolfgang Liebeneiner), regards d’Allemagne de l’Est (Der Hauptmann von Köln de Slatan Dudow) et documentaires (Schaut auf diese Stadt de Karl Gass). Jusqu’aux balbutiements de la nouvelle génération (courts-métrages de Herbert Vesely, Edgar Reitz et Straub-Huillet), signataires ou non du Manifeste d’Oberhausen qui, en février 1962, annonça la fin d’une époque.

Rien que du plaisir pour spécialistes? Justement, non. Autant que faire acte d’histoire culturelle, sociale et politique, l’idée maîtresse semble ici simplement de mesurer l’oeuvre du temps – que chacun pourra apprécier à son niveau. Il y aura les films impossibles à goûter sans mise en perspective historique et ceux qui auront vraiment tenu le coup, qu’ils soient d’essence commerciale ou clairement artistique. On redécouvrira aussi quantité de stars, exportées (Curd Jürgens, Lilli Palmer, Gert Fröbe, Hildegard Knef, Peter van Eyck, Maria Schell, Hardy Krüger, Romy Schneider, Horst Buchholtz,) ou non (Hans Albers, Ruth Leuwerick, Heinz Rühmann, Nadja Tiller, O.W. Fischer, Sonja Ziemann, Götz George), avec la présence des octogénaires Mario Adorf (germano-italien, né en Suisse) et Christian Doermer comme derniers témoins. De là à une réhabilitation populaire…


Les inconnus et les trop connus

Rien que les meilleurs films de la période? Cela se discute.

Principal souci de cette rétrospective 2016: chacun des contributeurs aura-t-il placé des films liés à sa problématique, selon un biais universitaire bien connu, ou bien les deux curateurs auront-ils su dégager une véritable vision d’ensemble? Il semblerait qu’à l’arrivée, le programme tienne du compromis.

Seuls trois auteurs seront représentés par deux titres: Helmut Käutner (Ciel sans étoiles et La Femme rousse), Wolfgang Staudte (Leuchtfeuer et Kirmes/Je ne voulais pas être un nazi) et Geza von Radvanyi (Jeunes Filles en uniforme, Le Médecin de Stalingrad), tous les autres devant se contenter d’un seul, de Pabst (Le Destructeur/Das Bekenntnis der Ina Kahr) à Siodmak (La Nuit quand le diable venait) ou Frank Wisbar (Chiens, à vous de crever). Mais quid de films aussi réputés que Le Général du diable (Käutner), C’est arrivé le 20 juillet (Pabst), Wir Wunderkinder (Kurt Hoffmann) ou même La Femme nue et Satan (Victor Trivas)? Pourquoi Le Miracle du père Malachias plutôt que Le Pont de Bernhard Wicki, A bout de nerfs/Labyrinth plutôt que La Fille Rosemarie de Rolf Thiele, Le Retour du Dr Mabuse de Harald Reinl plutôt que Les 1000 Yeux du Dr Mabuse de Fritz Lang?

A l’évidence, certains films jugés trop connus ont été écartés d’office, même s’ils ne le sont pas du tout pour un public francophone! De même, s’il y a lieu de se réjouir de la redécouverte de cinéastes tels que Harald Braun (Der Gläserne Turm), Georg Tressler (Endstation Liebe), Victor Vicas (Le Chemin sans retour), Peter Pewas (Viele kamen vorbei) et Ottomar Domnick (Jonas), on pourrait s’étonner de l’absence d’autres tels que Robert A. Stemmle, Paul May ou Will Tremper. Bref, confrontée à des choix drastiques entre classiques et réévaluations, cette rétrospective en garde sous le coude. On pourra toujours regretter qu’il ne s’agisse pas d’un vrai tri qualitatif. Mais sur plus de 1300 longs-métrages produits durant la période, l’exercice tenait de la gageure. Même en cet état insatisfaisant, les cinéphiles aventureux se réjouiront d’en saisir ne fût-ce qu’un aperçu, tant une telle plongée dans l’inconnu est un plaisir rare.

Publicité