«A qui sont ces lunettes et cette cigarette?» Cette question, nous l’avons maintes fois entendue dans les locaux du journal. Les meilleures réponses sont définitivement les vôtres. Dans vos nouvelles, nos journalistes sont baptisés Jean-Luc, Jean-Louis, Jean-Philippe ou Jean-Michel. Ils sont stressés, enlisés dans leur routine, ne trouvent plus de sens dans leur travail. Epuisés, ils sont nombreux à fuir la rédaction ou à prendre leur retraite, sans un mot. Sans que le reste de la rédaction y prête la moindre attention. La chefferie est exigeante, voire infernale. Et de sales histoires de guerre de pouvoir et d’abus s’immiscent dans notre quotidien.

Ce sont les récurrences observées à la lecture des textes reçus suite à notre appel du 7 août. L’idée: solliciter nos lecteurs et lectrices faisant preuve d’imagination et ayant le goût de l’écriture pour nous raconter comment ou pourquoi une paire de lunettes et une cigarette trônent sur un meuble de la rédaction depuis plus d’un an. En quinze jours, vous avez été 89 à vous prendre au jeu.

J’ai lu chacune de vos nouvelles avant de les anonymiser. Imagination, style et originalité ont été les maîtres-mots de la sélection de 33 de ces textes. Rassemblés dans un même document, vendredi 21 août, ces écrits ont ensuite été évalués par un panel représentatif de la rédaction. Soit 13 personnes, dont des journalistes des rubriques Economie, Suisse, Culture, Sport, Science et Société, mais aussi un chef d’édition et un rédacteur en chef. Toutes et tous ont reçu un lien vers un sondage afin de classer les réalisations retenues selon leurs préférences.

Aussitôt la nouvelle gagnante connue, celle-ci a été transmise au service iconographie du «Temps». Laetitia Pascalin, une artiste glandoise, a réalisé un dessin inspiré de cette histoire publiée dans l'édition papier de ce vendredi. Et ce dans un délai serré: moins de 24 heures. Les neufs suivantes sont publiées ci-dessous. Vous pouvez ainsi découvrir les différentes théories et intrigues qui entourent les deux objets abandonnés. Bonne lecture! (Chams Iaz)


La nouvelle primée

■ Le sens de l’observation

Florence Huguenin

J’en étais sûr. Vous fumez pendant quinze ans, à empester, tousser, trépigner quand les réunions durent trop longtemps, vous emmerdez vos collègues qui vous reprochent vos pauses à répétition ou s’inquiètent pour votre santé, poussant parfois le vice jusqu’à vous filer des articles sur le cancer («tu savais que le cancer de la prostate était dû au tabagisme?»), d’autres s’indiffèrent et vous taxent une clope à l’occasion, et le jour où vous arrêtez, qu’est-ce qui se passe? Rien. Est-ce que quelqu’un remarque que je ne sors plus du bureau? Que j’ai retrouvé un teint de bébé et que je ne sens plus le cendrier froid? Non. Personne ne voit rien. A croire que les gens ne vous voient pas. C’est probablement le cas, mais j’avoue que je suis déçu. Le sens de l’observation est la base de notre métier.

La seule qui a vu quelque chose c’est Claire, elle a noté que j’ai pris trois, non attends, quatre kilos, non? Mais ça te va bien, ajoute-t-elle rapidement, ça te rajeunit. Comme c’est aussi la plus assidue à m’envoyer des articles santé, je brûle de lui dire que ma prostate est sauvée (du tabagisme tout au moins, rien n’est encore gagné). Comment peut-on évaluer à 500 grammes près le poids d’une personne et ne pas remarquer qu’elle a arrêté de fumer? Les habitudes sont à ce point invisibles? Je m’interroge, mes lunettes sur le nez. Que je relève pour lire les mails sur l’écran de mon ordinateur. Que je rabaisse pour poursuivre la lecture de l’article de journal posé sur mon bureau.

Et si je la posais là, sur le meuble de la rédaction, comme un indice?

Ce ballet me rend dingue, mais plutôt mourir que de condescendre à l’achat de verres progressifs. Ils signeraient ma décrépitude. Des pop-up apparaissent sur l’écran. Une publicité pour des chaussures italiennes – je confesse mon penchant pour la belle chaussure. Une autre d’une clinique qui propose de la chirurgie réfractive. Quoi? Je le jure, j’y ai à peine pensé, cela m’a à peine effleuré l’esprit! Je ne suis pas parano, mais parfois internet est vraiment flippant. Qu’à cela ne tienne. J’empoigne mon téléphone et prends rendez-vous. Ça fera un papier.

Une semaine plus tard, est-ce que quelqu’un a remarqué quelque chose? Non, toujours rien. Je dors pourtant avec ces horribles coques qui me laissent des traces rouges autour de l’œil, j’ai pris un jour de congé sans explication, je ne mâchouille plus mes branches de lunettes en dérivatif aux cigarettes que je ne fume toujours pas (trois semaines et deux jours aujourd’hui), mais personne ne semble avoir les yeux ouverts. Même Claire n’a fait aucun commentaire sur le cinquième kilo que j’ai pris. Pourtant ça commence à se voir. Louis me tend sans discuter la cigarette que je lui demande. Et si je la posais là, sur le meuble de la rédaction, comme un indice? Dans mon tiroir, je prends aussi mon ancienne paire de lunettes. Ils vont bien finir par voir quelque chose, non? Eh bien, croyez-le ou non, un an après, ils n’ont toujours rien vu. Je suis là, le teint rose, le regard perçant, le ventre boudiné dans mon pantalon qui me serre et ils s’interrogent sur le mystère de ces objets abandonnés. Cela les intrigue de plus en plus. A tel point qu’ils ont décidé de lancer un concours de nouvelles pour trouver une explication. Je crois que je vais participer.


Les neuf autres lauréats

■ Romy et Serge

Barbara Barisano

Dans les locaux du Temps, le temps ne s’arrête jamais. Une nuit par semaine, lorsque journalistes, maquettistes et développeurs ont quitté les lieux, la vie reprend. Champagne et martini coulent à flots, les néons se transforment en boule à facettes et les bureaux en dance floor. Les locataires ne se connaissent pas ou se sont à peine croisés dans leur carrière. Ils sont acteurs ou actrices, hommes ou femmes politiques, écrivains ou écrivaines, scientifiques ou philosophes. Quelques sportifs s’invitent parfois à cet afterwork bien orchestré. Humphrey Bogart y fréquente souvent Audrey Hepburn et Jackie Kennedy. Einstein communique son enthousiasme avec ses mots et ses grands mouvements de bras et tente de convaincre Jacques Brel et Albert Cohen de l’intérêt de sa dernière découverte.

Ce jeudi, il y a des nouveaux venus autour du buffet de millefeuilles et de tartes aux fraises. Romy Schneider en personne a accepté de faire le déplacement, à la demande et sur les conseils d’un habitué, Claude Sautet. Elle est venue au naturel, les cheveux tirés en arrière, une paire de lunettes sur le nez et sans maquillage. Comme dans Les Choses de la vie. A son arrivée, personne ne la remarque. Elle s’avance vers le buffet, demande une coupe de champagne et la boit d’une traite. Elle repose le verre sur la nappe blanche du buffet et sent un regard sur elle. De l’autre côté de la pièce, coincé entre deux personnalités qu’elle ne reconnaît pas, Serge la fixe. Une cigarette au coin de la bouche, il lui fait signe d’un geste de la main de venir vers lui. Romy hésite. La dernière fois qu’elle a croisé Serge, c’était sur le tournage de La Piscine et il avait un revolver sur lui. Du regard, elle survole la pièce et cherche en vain une tête connue, une bouée de sauvetage. Serge trépigne sur son tabouret, un verre à la main, le regard sur Romy. Elle se faufile entre les gens, manque de renverser le verre d’une dame avec un étrange chapeau à plumes, finit par arriver devant le Poinçonneur des lilas.
«Pas de revolver cette fois? lui lance-t-elle.
– T’aurais aimé, fillette?»

Romy ne répond pas, le quitte des yeux quelques secondes pour regarder la boule à facettes en face d’elle et reprend sans le fixer:
«Jamais arrêté la clope, malgré tout?
– A quoi bon? Je suis mort maintenant. Mais je peux l’arrêter pour toi. Regarde, dit-il en sortant une cigarette de sa veste abîmée, c’est la dernière de ma vie, je la pose là sur ce meuble. A une condition…
– Laquelle?
– Que tu déposes ces lunettes affreuses et qu’on se casse de cette soirée, on n’a pas de temps à perdre.»

Au petit matin, Ana, la journaliste culture du Temps, est la première arrivée. Aucune trace de cotillons, aucun meuble déplacé, pas une miette de millefeuille sur le sol. Elle s’installe à son bureau et commence à pianoter sur le clavier de son ordinateur. Elle doit rendre l’interview d’Ennio Morricone avant 9h. Lorsqu’elle lève la tête vers l’horloge de la rédaction, sa vue est perturbée par des objets. Une paire de lunettes et une cigarette. Elle ne les avait pas vues hier, quelqu’un a dû les oublier. Le ou les propriétaires referont bien une apparition un jour… pour qui a du temps, rien ne presse.


■ L’insouciance perdue

Shervine Nafissi

Adam tape à un rythme effréné l’article qu’il doit rendre pour ce soir. Un énième papier sur les dérives de l’argent dans le football. Une sombre histoire de trafics de joueurs mineurs du continent africain vers un club danois. Les joueurs n’ont pas leur mot à dire sur leurs futurs transferts. Derrière eux, des agents véreux prêts à se payer des commissions pas possibles en vantant les louanges de l’Europe aux minots. Ces jeunes joueurs sont traités comme de la vulgaire marchandise.

Passionné de foot, Adam est dépité par les histoires qu’il entend au gré de sa carrière de journaliste. Il rédige souvent des articles sur l’envers du décor. Loin de la beauté des finales de la Coupe du monde ou des parcours héroïques en coupe nationale. Lui, sa came, ce sont les rétrocommissions, les contrats léonins entre joueurs et agents ou le blanchiment d’argent via des clubs chypriotes. A la télé, il ne regarde plus le foot comme avant. Il vibre par moments devant son club préféré mais la majeure partie du temps, il se rappelle les magouilles financières derrière tel ou tel joueur. Il regrette l’insouciance du football amateur. L’insouciance de son enfance quand il regardait le foot chaque dimanche soir, avec son père et son frère. Dieu qu’elle était belle cette époque!

Lassé par son enquête, Adam se tourna vers sa collègue Sara. Il l’interrogeait sur le sens de leur métier. Informer sur les pratiques affreuses dans le monde du sport. OK. Mais est-ce que ça changera quoi que ce soit? Sûrement pas. Adam avait le goût de l’enquête mais il se rendait compte, au fil des années, qu’il était difficile d’avoir un impact comme journaliste. Le monde est submergé par la surinformation. Twitter, Facebook, les chaînes d’info continue, les notifications push. Comment gérer cette pluie interminable d’informations? D’autant plus que dans son domaine, on préférait commérer sur la prochaine recrue du FC Barcelone et le montant de son transfert.

Afin de calmer ses questionnements incessants, Adam proposa à Sara d’aller se fumer une cigarette sur le pont Bessières. Elle lui demande une quinzaine de minutes. Les yeux rouges et irrités par ses nombreuses heures devant l’ordinateur, Adam enleva ses lunettes et prépara sa clope. Impatient, il déambulait dans les couloirs du journal tout en observant par la fenêtre les va-et-vient des passants. Un groupe de jeunes se dirigeaient vers le Gymnase de la Cité, ballon en main. «Putain c’est ça le vrai foot.» Il posa sa cigarette près de ses lunettes et enfila les quelques escaliers à toute allure pour rattraper ce groupe de jeunes. Dehors, il les interpelle et demande s’il peut se joindre à eux pour quelques minutes.

Avec un accoutrement absolument pas adéquat, Adam rejoignit l’équipe des rouges. Son excitation était vraiment palpable. Il se mit à jouer. Ses gestes étaient fluides, sa détermination intacte, sa condition physique médiocre. Mais pendant deux heures, l’extase était totale. Il était en contact avec le vrai foot. Celui de son enfance. Pas avec celui qui empiète sur son monde professionnel. Pas celui qui vient ternir ses plus beaux souvenirs de gamin. Essoufflé, Adam remercia la bande de jeunes et sortit de la salle. En face, les locaux du Temps. Il pensa à son article quelques minutes, puis s’en alla en direction de la maison. Il ne remit plus les pieds au bureau.

Ses lunettes et sa cigarette, elles, restèrent près de son bureau. Ses collègues, même les plus proches, n’y prêtèrent guère attention pendant plus d’un an, submergés par la quantité d’informations à ingurgiter et à dégurgiter aux lecteurs. Son absence ne fit aucun remous. Chacun englué dans le stress quotidien du journaliste, personne ne s’est vraiment demandé pourquoi ces lunettes poussiéreuses étaient encore là. Une fois de temps en temps, quelqu’un demandait à qui appartenaient ces lunettes mais la discussion prenait l’eau à chaque notification Twitter.
Un jour, Sara, lassée d’essuyer des refus pour des demandes d’entretien, se leva, prit la cigarette et s’en alla la fumer sur le pont Bessières. Les lunettes, elles, ne bougèrent pas jusqu’à l’arrivée d’un nouveau journaliste sportif. Passionné de foot depuis son plus jeune âge et fraîchement diplômé en économie, il rêvait d’articles chocs et d’avoir un impact réel dans son métier. Il prit ses quartiers. Il posa ses stylos, son cahier plein de notes et une photo de sa compagne sur le bureau puis balança les lunettes à la poubelle.


■ Ma cigarette d’adieu

Anna Szücs

L’apéro touchait à sa fin. Les collègues décrochèrent la banderole «Bonne retraite Jean-Philippe», nettoyèrent les vestiges du buffet canadien, et rentrèrent chez eux. Jean-Philippe se mit en route lui aussi, hélas sans ses lunettes au cadre rectangulaire et sa dernière cigarette, oubliées sur une étagère à l’entrée de l’open space.

Incrédules, les deux objets regardèrent autour d’eux. La collection de briquets de Jean-Philippe, ses capsules d’arabica édition limitée, et même ses «cravates d’urgence» rangées dans le tiroir du bas avaient disparu de son bureau sans aucune trace. Seuls eux deux étaient toujours là. Sans doute compte-t-il repasser par la rédaction demain, se disaient-ils pour se rassurer.
Or, Jean-Philippe ne se manifesta ni le lendemain ni les jours suivants. Ses collègues apprirent qu’il avait déménagé à la campagne et que son numéro n’était plus valable. Ils finirent par ne plus remarquer son absence, et par la même occasion, ils oublièrent la présence de ses possessions parmi eux. Malgré tout, les objets continuaient d’espérer mois après mois. Ce n’est qu’un matin particulièrement morose, après plus d’une année d’attente, que les lunettes risquèrent la question:
– Pensez-vous toujours que Jean-Philippe viendra?
– Evidemment! répondit la cigarette irritée, peut-être pas pour vous, mais il viendra pour moi!
– Vous manquez de lucidité, ma pauvre, rétorqua la paire de lunettes. Vous n’êtes bonne que pour un coup unique, vous. On vous allume puis on vous laisse tomber aussitôt. Moi j’ai été spécialement faite pour Jean-Philippe! Je sais qu’il ne pourrait pas se séparer de moi.
– Quel affront, vous n’avez aucun filtre! s’offensa la cigarette à son tour. Moi, je lui procurais du plaisir. Jean-Philippe ne vous utilisait que par obligation.
– Je l’aidais à ne pas perdre ses objectifs de vue, alors que vous lui étiez tout simplement toxique! C’est bien grâce à moi qu’il a pu faire carrière dans le journalisme malgré son hypermétropie.
– Ça lui fait une belle jambe à Jean-Philippe, sa carrière, maintenant qu’il est à la retraite. Moi, il m’avait choisie comme rituel pour clôturer sa vie professionnelle. Vous êtes trop carrée, vous, pour saisir la valeur derrière ce genre de symbolique.
Soudain, des voix se firent entendre plus loin.
– Ah, Jean-Philippe, ça faisait un bail!
– Tu profites bien de la retraite?
Jean-Philippe hésitait.
– Ben, les premiers mois ont été rudes. On fait inévitablement une sorte de bilan de vie, et on comprend qu’on n’est pas grand-chose en fin de compte.
– Allons, t’as été journaliste mon vieux, c’est plutôt pas mal comme impact sur le monde, tu ne crois pas?
– Je pensais pareil, mais avec le recul, ça perd un peu son sens, tous ces articles vite lus vite oubliés, les courses folles à l’information exclusive, nos efforts à prêcher des convaincus alors que les mésinformés n’ouvriront jamais notre journal… Quand on s’arrête, on comprend que rien de tout ça ne nous sauve de l’oubli.
Il y eut un silence inconfortable, brisé par l’une des collègues qui avait trouvé une échappatoire polie:
– En tout cas, ici on a pensé à toi. Regarde, on t’a même gardé les trucs que t’avais laissés au bureau.
– Ça alors, s’exclama Jean-Philippe en se rapprochant des objets, ma vieille paire de lunettes… et ma cigarette d’adieu! Jetez-les sans autre.
– Ah bon?
– Eh oui, j’ai arrêté de fumer, et avec l’argent économisé, j’ai fait opérer ma vue. Voilà quand même un truc sympa avec la retraite: on peut enfin se libérer de toutes ces sottises qui nous définissaient dans le passé.


■ Edmond

Nina Seddik

Ce matin de décembre 2019, Edmond sortit son briquet Zippo doré de la poche de son manteau en laine gris et alluma une cigarette SailorT. La même marque depuis quarante ans et la seule qui ne soit pas «une vraie dégueulasserie» aux papilles de son palais de fumeur invétéré. Depuis son arrivée à la rédaction il y a vingt-deux ans, le journaliste commençait chaque journée à 8h tapantes en fumant une cigarette sur le balcon du bureau qui surplombait l’une des rues principales de la ville. Une parenthèse de solitude avant que le bruit des clapotis des claviers d’ordinateurs ne réveille la rédaction endormie. L’ultime bouffée marquait le début de journées qui devenaient de plus en plus éreintantes. Alors il la faisait durer, la savourait comme s’il s’agissait de la dernière. Il repositionnait ensuite ses lunettes de vue écaille trop grandes, sa marque de fabrique, et rentrait affronter un monde de l’information qu’il ne reconnaissait plus. Tout allait trop vite. Il regrettait le temps où ses collègues et lui passaient des heures à débattre d’un sujet et de l’angle sous lequel ils allaient le traiter. Aujourd’hui, on lui parlait de nombre de vues, de clics et d’articles les plus lus. Un fonctionnement qui emmerdait profondément Edmond. On l’entendait souvent gueuler à ce sujet pendant sa pause matinale, entre deux quintes de toux qui se faisaient de plus en plus violentes.
Un matin, il cracha du sang.

Chaque jour à 9h30, il s’accoudait au meuble gris central de la rédaction, sur lequel était disposée une sélection de quotidiens. Méthodique, Edmond en choisissait trois puis déposait ses lunettes et la cigarette qu’il fumerait une fois sa revue de presse terminée. Une manière de réserver sa place, le temps de faire couler un café noir dans lequel il tremperait son croissant. Ses pauses qui ne devaient durer qu’une quinzaine de minutes se prolongeaient souvent, interrompues par ses collègues et leur envie soudaine de refaire le monde. Malgré une image de vieux con dont il se délectait, tout le monde aimait Edmond. De la guerre en Bosnie à l’invasion de l’Irak en passant par le conflit israélo-palestinien, ce journaliste de terrain avait bourlingué aux quatre coins du monde avant de raccrocher définitivement. Une décision radicale prise en rentrant d’un voyage au Mali où un «incident» s’était produit. Edmond ne voulut jamais en parler alors personne ne lui posa de questions. On l’aimait pour ses avis tranchés, sa finesse d’esprit et sa culture. Orateur hors pair, il vivait pour les débats qu’il voulait brûlants. Il méprisait notre époque obnubilée par la bien-pensance et le compromis. A ses yeux, l’esprit critique n’existait plus.

Mais ce qui rendait Edmond si fascinant, c’était la passion incandescente avec laquelle il parlait de cinéma. Le journaliste vouait un véritable culte à l’art, qui l’avait empêché de sombrer complètement après un divorce douloureux. Il passa un an plongé dans l’obscurité la plus totale à se consoler dans les bras de Visconti, Godard, Cimino et les autres. Et puis un jour, les lumières se rallumèrent. Il était enfin prêt à se relever et à rejoindre le monde des vivants. Pourtant, il n’allait pas tarder à le quitter à nouveau, cette fois pour de bon. Car ce matin de décembre 2019, Edmond fuma sa dernière cigarette laissant derrière lui une rédaction inconsolable. Plus d’un an après, ses lunettes de vue écaille et sa cigarette SailorT n’ont pas bougé du meuble gris central de la rédaction. Un autel érigé à sa mémoire, grâce auquel les orphelins d’Edmond se souviennent de souffler un peu quand tout va trop vite.


■ Juliette

Aline Isoz

Je m’en souviens parfaitement. Ce matin du 14 janvier 2018 quand, après des mois d’enquête, de pression, de tensions entre les collaborateurs, la direction, et jusqu’au conseil d’administration du journal, Hubert avait fini par devoir faire ses cartons, accompagné par deux agents de sécurité. Officiellement, il avait été remercié à la suite d'une divergence de vues stratégique. Officieusement, le conseil d’administration n’avait pu faire autrement que de le sanctionner après l’audit qui avait mis en évidence les comportements dysfonctionnels de notre rédacteur en chef avec les collaborateurs, et plus particulièrement les collaboratrices, du titre.

Stagiaires, apprenties, secrétaires, réceptionnistes, pigistes, blogueuses, elles avaient toutes eu droit à ses manœuvres répétées, verbales le plus souvent, physiques régulièrement, et, évidemment, aux sanctions diverses et variées consécutives au rejet par les plus récalcitrantes. Et nous avions tous appris à composer avec. Jusqu’à Juliette. Juliette avait débarqué une année avant ce fameux 14 janvier, pleine de rêves, comblée d’avoir été recrutée à peine sortie de sa formation et tellement fière de pouvoir travailler aux côtés d’un rédacteur en chef reconnu. Comme beaucoup d’autres, je l’avais tout de suite adoptée, elle et son enthousiasme débordant, ses initiatives originales, et nous avions sympathisé. J’assistais, ravi, à son ascension au sein du titre, en même temps que je m’inquiétais de sa naïveté à l’égard d’Hubert. Il est assez rare que les anges reconnaissent le diable, même quand ils le côtoient au quotidien: on ne peut identifier ce qu’on n’imagine pas exister.

Inévitablement, Hubert, lui, avait repéré sa proie dès son arrivée. Prenant l’air inspiré, mâchouillant les montures noires de ses lunettes, jonglant avec sa cigarette, il la conseillait, et on les voyait interagir – ponctuellement, puis de plus en plus souvent – à travers les parois de verre du bureau d’Hubert, au milieu de la salle de rédaction. Rapidement, Juliette s’était mise à parler d’Hubert comme d’un mentor et aucun de nous n’avait agi: le risque d’une mise au placard, ou pire, faisait office d’épouvantail pour les plus lâches dont je faisais partie. Quant aux autres, leurs tentatives subtiles n’avaient pas découragé Juliette; la surdité n’est pas l’apanage de l’amour, elle sévit aussi dans les couloirs des entreprises, tout comme l’aveuglement d’ailleurs.

Dès le mois de juillet, Hubert commença à fermer les stores de son bureau lorsque Juliette y était, et nous, nos consciences. Il était plus facile d’ignorer son teint de plus en plus pâle, ses yeux de plus en plus cernés, son isolement du reste de l’équipe. Après tout, ce n’était pas vraiment nos affaires. Et puis, un matin d’octobre, Hubert et le président du conseil d'administration convoquèrent toute la rédaction. Juliette avait mis fin à ses jours la veille, elle s’était pendue dans son studio; pendant l’annonce, Hubert mâchouillait ses montures de lunettes et faisait passer sa cigarette à travers les doigts de sa main droite, comme à l’accoutumée.

Quelques semaines plus tard, j’apprendrais qu’elle avait laissé une lettre décrivant ce qu’il lui avait fait subir ainsi que la menace, si elle parlait, de démolir sa carrière en devenir. Enfin, j’accueillerais le nouveau rédacteur en chef avec un sentiment mêlé de soulagement et de culpabilité, puisque ma vie allait reprendre son cours, elle. Du moins, jusqu’à ce matin du mois d’avril 2019 où réapparurent mystérieusement une paire de lunettes aux montures noires et une cigarette dans la salle de rédaction. Plus d’une année après, elles sont toujours là et à chaque fois qu’un nouveau ou une nouvelle débarque et pose des questions sur les lunettes ou la cigarette, veut les ranger ou les jeter, l’un des anciens s’interpose et énonce toujours la même phrase: «C’est pas quelqu’un qui les a oubliées, c’est pour que nous, on n’oublie pas.»


■ Le bureau du temps

Pierre Derivaz

«Vous comprenez quelque chose qui nous échappe.» Ces mots résonnent dans l’esprit de Zoé Aymon. Elle n’y croit qu’à moitié. C’est sur eux que s’est conclu son entretien d’embauche à la rédaction du Temps. Le quotidien lui offre la possibilité de travailler avec Daniel Leclerc, une légende du journalisme d’investigation. En échange, il compte sur son air rebelle, avec son sidecut et ses cheveux bleus, ainsi que sur ses deux ans d’expérience à fabriquer son propre podcast pour toucher un public qui ne lit plus sur papier (à moins que ce ne soit gratuit).
Leclerc réceptionne Zoé, lui explique les dossiers dont ils s’occuperont ensemble puis veut lui présenter ses futurs collègues. Ils passent alors devant une place de travail sur laquelle trônent une paire de lunettes et une cigarette abandonnées.
«Un de nos meilleurs éléments travaillait ici», commente Leclerc. Son ton se voudrait neutre, mais la nervosité transparaît. «Il a disparu.»

La première explication qui vient à l’esprit de Zoé est qu’il est sorti fumer, mais Leclerc semble sous-entendre une absence plus durable. Et surtout, qui sort fumer en laissant sa cigarette derrière soi? «C’était il y a trois mois», murmure Leclerc. Cela place l‘incident en novembre 2019. Zoé se demande quelles sont les chances que des recherches aboutissent encore. «Que s’est-il passé?» «On l’ignore.»

Les dernières années, avec la montée en puissance des réseaux sociaux, et surtout depuis que Donald Trump domine les médias, il semblait travailler à un rythme sans cesse accéléré. Paradoxalement, nous faisions de moins en moins attention à lui…»
Dans les jours qui suivent, Zoé en apprend plus. «Il me manque chaque jour», soupire un collègue face à l’espace inoccupé. «Sans lui, le journal ne se serait jamais fait un nom», confie une éditrice. Mais au milieu du concert de louanges, Zoé entend aussi une voix discordante.
Percevant le regard plein de dédain de Solange Délétroz au moment de passer le bureau abandonné, Zoé l’interpelle.
«Il n’a jamais été là pour moi», crache Délétroz, rédactrice politique, mère célibataire de trois enfants.
«Pourquoi a-t-il laissé ses affaires comme ça, ici?» interroge Zoé.
«Oh… Ces affaires n’étaient pas à lui. La cigarette était un symbole. Celui d’une de ses petites victoires: faire prendre conscience au public des dangers du tabagisme. C’est ironique. Parce qu’ici, la meilleure chance de le trouver, lui, c’était d’aller s’en griller une. Les lunettes aussi étaient un symbole. Arrogant. Il voulait nous dire de lui faire confiance pour mieux voir.»

Plus tard, absorbée par le travail et mille activités, Zoé ne trouve plus l’occasion de revenir à l'éclaircissement de ce mystère. Elle y repense quelquefois, puis oublie. Zoé travaille au Temps pendant deux ans. Le podcast qu’elle lance avec Leclerc est un succès. Par la suite, elle devient freelance et acquiert une certaine notoriété grâce à une série de reportages sur les occasions manquées de maîtriser le réchauffement climatique, des années 1960 au retrait des USA des accords de Paris. Elle ne s’en aperçoit pas, mais elle avait raison le jour de son recrutement. Quelque chose lui échappe, à elle aussi.

Les années passent, puis, un jour, Zoé rencontre Leclerc à la sortie d’un théâtre. «Je ne vous ai jamais demandé qui était le journaliste disparu», se rend-elle soudain compte. Leclerc paraît confus. «Vous vous souvenez? Le bureau avec les lunettes.» «Ah ce bureau… Ce n’était pas le bureau d’un journaliste, explique Leclerc. C’était le bureau du temps. Du temps lui-même.»


■ Illusion parfaite

François Borel-Hänni

Rechercher des disparus, je déteste ça. C’est fatigant, mal payé et on échoue quatre fois sur cinq. Pourtant, allez savoir, on me confie souvent ce genre de mission. Sans doute à cause de la mention «détective privé» gravée sous mon nom sur une plaque dorée. Sauf que moi, ce métier, je l’ai choisi uniquement pour filer les époux infidèles, histoire d’exorciser l’infidélité de mon mari. Elle m’est tombée dessus il y a un an, son infidélité. Il couchait avec une collègue à lui. Une collègue à nous, vu qu’on bossait ensemble. Du coup, j’ai tout plaqué, le mari et le reste. J’étais journaliste, avant. Au Temps.

Et voilà qu’aujourd’hui, j’y suis, au Temps. Incognito, je précise. Personne ne m’a reconnue. D’ailleurs, ils me donnent tous du «Monsieur». Ça m’est venu quand j’ai commencé la filature, l’idée de me travestir. Je me suis dit qu’on me confierait plus volontiers des hommes à surveiller si j’en devenais un moi-même. Du moins aux yeux des autres. Pas eu besoin de beaucoup de matériel. Vu que je m’appelle déjà Dominique, un vrai prénom de faux jeton, il a juste suffi que je me déguise en détective: imper, chapeau, gants, monosyllabes et discrétion. Un peu pénible par forte chaleur mais ça fonctionne. J’ai tout de même dû faire fabriquer des verres fumés sur mesure car sans lunettes, je verrais pas un bus dans une ruelle. Quant à ma voix, le tabac m’a donné un timbre de sonnette cassée. L’illusion est parfaite.

C’est donc «un privé» qui investit l’air de rien ces locaux familiers. «Un privé» assez impatient de savoir pourquoi on l’a amené(e) ici. C’est vrai, qu’est-ce qui peut pousser un journal respectable à solliciter mes services? Les spécialistes de l’enquête, c’est eux, normalement.
«On vous sollicite pour… pour une collaboratrice.»
Ce débit hésitant, c’est celui du nouveau rédacteur en chef. Il était adjoint, dans mes souvenirs. Et dans un autre bureau.
«Une collaboratrice irréprochable, appréciée de tous. Pfuitt, disparue. Sans nouvelles depuis des mois, si ce n’est ces deux objets.» Rechercher une femme, rien que l’idée me gonflerait, mais là ça va, je crois que ça va aller vite. Rapport à ces fameux deux objets, une paire de lunettes et une cigarette intacte.
«Plus étrange encore, reprend le promu, personne ne s’est manifesté auprès de nous. On pensait que des gens s’inquiéteraient.»
Encore heureux. Quand un proche disparaît, c’est à la police qu’on s’adresse, pas à un quotidien national.

Je demande donc à voir les lieux. Ça ne me servira à rien mais ça fait sérieux. Puis ça me permettra de voir les nouvelles têtes. L’inventaire est vite fait, il n’y a eu que trois changements d’effectif depuis mon départ, dont moi et le rédacteur en chef, donc. Je suis bien placée pour le savoir puisque son prédécesseur, c’était mon mari. Il a quitté le journal un jour avant moi. Pour fuir avec son amante, qui travaillait ici aussi. C’est elle, le troisième changement d’effectif.
Tout le monde était au courant de leur relation sauf moi, jusqu’à ce matin où je me pointai innocente. Il n’était pas rentré la veille au soir – ça lui arrivait, je ne me méfiais pas.
Prête à prendre ma première clope du jour et de ses nouvelles, je vis soudain, posé sur mon bureau, un message griffonné à la hâte: j’en aime une autre, je change de vie, pardonne-moi, charabia. Il était parti. A jamais.

J’ai laissé ma cigarette en plan, mes lunettes aussi pour mieux sangloter, et me suis barrée en courant. C’était il y a un an et c’est seulement maintenant qu’ils s’interrogent, au Temps.
N’empêche, ça va me faire bizarre d’enquêter sur ma propre disparition.


■ La belle et la floue

Lucile Grandjean

Est-ce qu’un jour elle va m’allumer? Je sais qu’on ne se ressemble pas, qu’on n’est pas du même monde. Elle, elle l’aide, le monde, à y voir clair; moi je l’étouffe, avec ma fumée. Bien sûr, il n’y a pas que moi qui pourris les poumons des uns et fais tousser les autres… Mais je me sens responsable. Je sais, je n’y peux rien, je suis née comme cela, expulsée du ventre d’une machine, une enfance rapide, puis j’ai quitté le paquet pour voler de mes propres ailes. C’est ce que j’ai cru tout du moins. Le paquet s’ouvrait, se refermait, je voyais mes frères et sœurs s’en aller vivre au grand jour, prendre leur première bouffée d’air… et moi, j’attendais mon tour. Et c’est arrivé, le paquet s’est ouvert lentement, j’entendais plus distinctement des voix: «Bon ça va, j’aime ça, je vais pas m’en priver»; «Et tes poumons? Tu fumes trop, cela te perdra…».

Une main m’a sortie de l’ombre. C’était mon moment, ma gloire. Et puis, fini. «Si tu n’arrêtes pas pour toi, fais-le pour moi!»; «Sérieux, t’es chiante, je la fumerai plus tard, voilà ce que tu as gagné.» J’ai été déposée mollement sur un meuble qui passait par là. J’ai cru que cela n’allait pas durer, qu’on allait venir me prendre, me porter aux lèvres et me faire vivre ma vie de clope tant attendue. Mais non! Cela dure depuis très longtemps. J’en ai entendu des brèves de rédac, le point du mardi comme ils disent. Je n’avais d’ailleurs que cela à faire, écouter… et attendre. J’ai bien tenté de rouler sur moi-même, mais le vertige m’a retenue de faire le grand saut.

Et elle est arrivée… Elle me paraissait incroyable avec ses rondeurs, son air brillant… mais voilà, elle ne m’a pas vue. Transparente. Invisible. J’ai essayé de lui parler, de lui adresser un signe, mais elle m’ignorait, trop occupée à rendre le monde plus beau. Une grande et noble cause. Alors elle s’en allait, puis elle revenait, fatiguée, mais heureuse. Puis un jour…

Elle m’a toujours regardée. Pourtant, j’en passe peu du temps sur ce meuble. Ma vie est ailleurs, sur le nez de mon Tim. Il me quitte seulement quand il fait une pause. Et là, il me dépose non loin d’elle. Je ne l’ai pas vue tout de suite, moi. Ensuite, je me suis dit qu’il était inutile de répondre à ses regards, ses paroles floues… Mon monde à moi est clair, pas fumeux. Et puis, j’étais trop occupée à suivre mon Tim des yeux. Il n’était rien sans moi. Combien de fois je lui ai évité la chute ou l’oubli d’un rendez- vous? Sans moi, pas de lecture possible. Le seul nuage à l’horizon, c’était Luna. Cela ne m’a jamais dérangé qu’ils travaillent ensemble. Quand ils ont commencé à se fréquenter, je n’étais pas contre. Puis, les choses ont changé. Elle s’est insinuée dans notre rythme. Il m’enlevait de plus en plus souvent. «Faut vraiment que je fasse quelque chose pour ton look. Ces lunettes! On dirait un vieux prof de philo.» Mais cela ne s’est pas arrêté là et j’ai senti le vent tourner quand, un jour, il l’a reposée sur le meuble. «Si tu n’arrêtes pas pour toi, fais-le pour moi!» Bien sûr, il a un peu râlé, mais au final, il ne l’a plus touchée, cette cigarette. Cela sentait le roussi pour notre relation, je voyais que Tim ne me portait plus à ses yeux comme avant.

Puis un jour… «Si cela te fait plaisir, je vais chez l’ophtalmo, chérie. Il me prescrit des lentilles et fin de l’histoire.» Cela a bien été la fin, notre fin. Ce jour-là, je me suis sentie seule, abandonnée. Et presque sans m’en rendre compte, j’ai répondu à cette cigarette repentie: «Et vous, comment vous appelez-vous? On pourrait faire un bout de chemin ensemble?»


■ La couleur des mots

Martine Schweri

J’ai vidé mon sac. Un paquet de mouchoirs, un crayon avec gomme intégrée (presque neuf), des tickets de courses, de tram, une cigarette, impeccable malgré sa sortie de boîte, un paquet de Marlboro malmené, froissé au gré des chocs avec ses colocataires, mon portemonnaie, l’étui à lunettes.
– On vous volé quelque chose?
– Non…
J’ai posé mes lunettes sur le bureau de la journaliste, j’avais envie de garder un certain flou entre nous, une certaine distance que ma presbytie feinte me permettait. Elle m’observait, l’air interrogateur. Ses mains surplombaient le clavier de l’ordinateur, ses doigts prêts à frapper les touches sans ménagement, comme pour montrer qu’elle savait écrire, elle. Je lisais son impatience sur son visage, mais je prenais mon temps, mes repères.
– De quand date votre découverte?

Je fais mine de chercher un agenda dans mon sac… vidé de sa substance. Je suis de la vieille école, pas prête à remplacer mon Moleskine par un écran (difficile de coller des «gommettes rendez-vous» sur un téléphone portable), ne le trouve pas… Je l’ai jeté la dernière fois que je me suis énervée en voulant vérifier le jour de mon rendez-vous d’orthophonie.
– Euh… je ne sais plus.
– Combien de temps cela vous a-t-il pris pour relever ce défi?
Je compte dans ma tête, mes doigts cérébraux ne suffisent pas à calculer la durée de l’entreprise. Je me perds dans mon calendrier disparu.
– Je dirais entre deux mois et deux ans, ça dépend du degré de perfection.
Je n’ai pas la notion du temps, je vis dans le présent, c’est plus facile, les minutes prennent immédiatement la place des précédentes.
– Comment avez-vous pris conscience de votre faiblesse? Où est née cette envie?
Même combat que pour le calcul du temps, je fouille mes deux hémisphères cérébraux sans trouver ni le motif ni le lieu de ma découverte.
– Quelque part entre les pôles. Tout ce que je sais, c’est que ça a été éclatant! Rapidement, j’ai pu lire des textes entiers alors qu’auparavant le dos d’un livre, c’était… un pavé à jeter à quiconque me soumettait le moindre formulaire.
– Expliquez-moi!
– Ça ne s’explique pas, c’est dans les gènes. Voyez cette cigarette, rien n’est écrit dessus, pas de quoi se méfier. Par contre, sur le paquet «Fumer tue», c’est une alternance de bleu et noir. U est une voyelle en bleu, E en noir, les consonnes qui les encadrent prennent souvent le ton de leurs voisines. Tout est dans la voyelle, généralement. Mais j’ai aussi des consonnes qui se démarquent comme le P jaune, ou le T brun. Lorsque j’ai compris que lire signifiait jouer avec l’arc-en-ciel des lettres, ça m’a motivée. Finalement, ça a été assez facile de sortir de mon illettrisme. Ma synesthésie m’a ouverte au monde. A présent, je cherche les mots partout, ils colorent ma vie, racontent des histoires mieux que des images.
– Merci pour votre témoignage! N’oubliez pas vos lunettes… et la cigarette.
– Ah, mes lunettes! En fait, je n’en ai pas besoin. Je les portais avant, quand je faisais semblant de lire Le Temps dans le bus ou au café. Ça faisait sérieux, une manière de cacher mon handicap. Vous fumez?
– J’ai arrêté 20 fois…
– Je vous laisse la cigarette aussi, depuis que je peux lire les inscriptions sur les paquets, ça m’a coupé l’envie. Pas vous?
– Je n’y fais pas attention!
La journaliste commence à rédiger son article. A la deuxième ligne, ses doigts s’arrêtent, elle effleure les lunettes, sort son paquet de clopes. Le dessin des poumons cancéreux met fin à son geste prémédité.
A ses yeux, l’image l’emporte sur le texte: photo en couleurs, texte en noir… et noir.