Anna Maria Ortese

L'Infante ensevelie

Trad. de Marguerite Pozzoli

Actes Sud, 142 p.

Le Monaciello de Naples

suivi de Le Phantasme

Trad. de Claude Schmitt

Actes Sud, 170 p.

En 1998, Anna Maria Ortese meurt à Rapallo, dans une relative pauvreté. Loin de Rome, où elle était née en 1914. Loin de Naples, où elle avait séjourné à de multiples reprises. Depuis une douzaine d'années, suite à l'intervention du poète Dario Bellezza et de plusieurs autres personnalités du monde littéraire, l'Etat italien lui versait une pension mensuelle. Et le grand succès de La Douleur du chardonneret (80 000 exemplaires vendus en 1993) avait également contribué à la tirer de l'extrême dénuement dans lequel elle avait vécu jusque-là.

C'est en 1933 que cette femme passionnée et indépendante avait commencé à vivre modestement de son écriture en collaborant à de nombreux périodiques. Grâce à Massimo Bontempelli, qui la prend sous son aile, elle publie en 1937 son premier livre. Il faudra attendre 1950 avant que ne paraisse son deuxième opus, L'Infanta sepolta, un recueil de dix-sept nouvelles dont huit seulement sont proposées aujourd'hui en traduction française par Actes Sud sous le titre de L'Infante ensevelie. Pourquoi ne pas avoir repris l'ensemble des récits? La traductrice Marguerite Pozzoli, dans sa postface, ne souffle mot à ce sujet et se garde bien de signaler au lecteur que l'édition est loin d'être intégrale.

Avant d'être réunis en volume, ces textes avaient été publiés dans différents périodiques. Ils couvrent la période 1944-50 et constituent un corpus très homogène auquel il faut ajouter deux nouvelles légèrement antérieures (1940-41): Le Monaciello de Naples et Le Phantasme (traduction discutable du titre original, Il Fantasma, c'est-à-dire plus simplement «Le Fantôme»). Ces récits abordent la plupart des thèmes qu'Anna Maria Ortese développera dans ses œuvres ultérieures, ce qui rend leur lecture passionnante et très riche en enseignements.

L'action est souvent située à Naples, dont l'auteur nous offre un tableau magique: «Il n'existait pas d'hier, ni, encore moins, d'aujourd'hui, dans cette vaste ville qui semble surgie du rêve de générations épuisées, venues faire une halte, par hasard, dans des lieux enchanteurs; des générations harassées, qui ne désirent rien d'autre que se reposer, se restaurant de nourriture, se nourrissant de chant, indifférentes aux ombres prospères qui frôlent leurs corps inutiles.» C'est dans cet environnement quasiment fantastique que surgissent les petits êtres chers à Anna Maria Ortese, de «pauvres créatures inimaginables mises au ban de la société».

«Celles-ci sont partout cachées, et nous regardent avec des yeux tellement purs et doux, remplis de larmes et rayonnants d'amour. Fées aux menues tresses blondes, gnomes, kobolds, magiciens, diablotins, jusqu'au typique monaciello napolitain, dont parlait ma grand-mère; tous ces êtres-là vivent, ils vivent!» Il Monaciello di Napoli (publié en Italie par Adelphi, comme tous les autres ouvrages de l'écrivain) préfigure à plus d'un titre La Douleur du chardonneret et ses élans mystiques. La jeune protagoniste se prend de sympathie pour un étrange adolescent qui vit dans une armoire, à mi-chemin entre le lutin et le souffre-douleur.

Pour Anna Maria Ortese, la défense des pauvres créatures est l'un des enjeux humains et poétiques les plus vitaux: «Trouver quelqu'un qui ne jouit pas intimement, à l'insu de tous, de voir un autre être tombé et souffrant; qui sent en lui-même un frémissement de révolte à ce spectacle, et qui désire y apporter un remède – je crois qu'il n'existe rien d'autre, sur terre, qui mérite le qualificatif de divin.» Ce discours généreux et idéaliste, servi par un style aérien, transfigure par sa portée spirituelle le réalisme magique de Bontempelli, auquel la critique n'a pas manqué de rattacher l'univers poétique si singulier d'Anna Maria Ortese.