En la personne de Victor Brauner, la Fondation de l'Hermitage expose un artiste naturellement surnaturel, pourrait-on dire, ou naturellement surréaliste. Si, comme le définit avec finesse Didier Semin, le commissaire de l'exposition lausannoise, le surréalisme est moins un refus du réel qu'une volonté d'établir entre lui et nous des connexions souterraines, si le terme de surréalisme réfère moins à la notion de saugrenu qu'à celle de délicatesse et de poésie, alors Victor Brauner a été le surréaliste par excellence.

Une centaine de peintures et dessins, regroupés en secteurs thématiques qui coïncident avec l'évolution chronologique, reflètent les couleurs d'une âme restée, à l'instar de celle de Klee, élastique et enfantine sous les coups répétés du destin. Et des couleurs d'une fraîcheur dans laquelle baigne le regard. L'œil et ce qui s'y rapporte – les couleurs et les formes perçues, mais aussi le centre d'une fleur ou le rond de la lune – est une constante qui court à travers toute l'œuvre de Victor Brauner. Au point qu'on peut se demander si le fameux accident qui l'a rendu borgne en 1938, au cours d'une rixe entre surréalistes, anticipé notamment dans le fameux autoportrait de 1931, n'a pas été «l'occasion» pour l'artiste, ou pour ses amis, de réaliser une obsession, ou d'accéder, par le sacrifice de l'organe de la vue, à un pouvoir de voyance décuplé…

La section des «talismans» qui inaugure l'exposition montre à quel point le «hasard objectif» cher aux surréalistes s'est manifesté dans la vie du peintre roumain. Troublantes coïncidences, visions prémonitoires ou calculs astrologiques sont soigneusement, et non sans humour, recueillis dans des peintures qui forment comme la chronique ésotérique d'une vie. Suivent les peintures relevant de l'orthodoxie surréaliste, dans les années 30, proches de la bienfacture et des scènes d'inquiétante étrangeté propres à Dali, Max Ernst ou Chirico.

Mais c'est dans les années 40, alors que Brauner s'est installé à Paris, à l'instar de ses compatriotes Brancusi, Tzara ou Janco, que son style s'affirme, et que son monde prend vie. Un monde-bestiaire où des pattes poussent à certains tableaux, leur permettant de se mouvoir par eux-mêmes, ne serait-ce que dans la tête du spectateur, où les formes taillées au ciseau adoptent la perfection d'une plume ou d'un pétale. La vivacité chromatique, la stylisation géométrique des motifs, le caractère archaïque des mises en scène, enfin les symboles répétés ici et là rappellent les mosaïques aztèques.

Brauner avait trente ans lorsque, en 1933, Yves Tanguy l'avait introduit dans le saint des saints surréaliste. Il sera exclu du groupe à la fin des années 40, à la suite de Matta. Entre temps, il s'était lié avec René Char, qui définissait ainsi sa peinture: «Volumes qui se mêlent/ Et surfaces qui s'aiment,/ Triton vêtu de boue/ Ou poussière chanceuse:/ Beaux sangs juxtaposés…» Les juxtapositions improbables de Victor Brauner obéissent aux lois du puzzle ou de la formation des couples; le sexe représenté d'une manière enfantine en perd tout soupçon de grossièreté mais non son secret venin. Tout l'art de Victor Brauner consiste en effet à jouer les entremetteuses, à mettre en relation Les éléments qui se cherchent (titre d'une peinture de 1958), à verrouiller des anneaux magiques.

Techniques inédites

Un mot sur les techniques, auxquelles est consacrée une section de l'exposition. Le goût des techniques inédites, Brauner l'a partagé avec d'autres surréalistes, notamment Max Ernst. Replié dans un village des Basses-Alpes durant la Seconde Guerre, Juif roumain qui n'a pu émigrer aux Etats-Unis, Victor Brauner en manque de matériel pictural emprunte aux abeilles et aux écorces des arbres les forces vives propres à alimenter son art. La cire, celle des bougies servant à éclairer et celle des nombreuses ruches de la région, devient son matériau, choix qui anticipe celui de maints artistes actuels. L'artiste peaufine, c'est le mot, sa technique, jusqu'à parvenir à une patine d'où sort la couleur, telle une lumière intérieure.

»Victor Brauner ou l'enchantement surréaliste», Fondation de l'Hermitage (rte du Signal 2, Lausanne, tél. 021/ 312 50 13). Ma-di 10-18h (je 21h). Jusqu'au 10 octobre.