Exposition

L’usage du monde de Petzi

L’ourson à culotte rouge est l’ami des enfants, leur guide vers les bizarreries des sept mers. Il a jeté l’ancre au château de St-Maurice. Une exposition célèbre son odyssée sur des rivages surréalistes et ses nouvelles aventures éditoriales

Avant de fumer le houka avec la chenille du Pays des Merveilles, les enfants de la seconde moitié du XXe siècle ont appris à lire avec Petzi. A bord du Mary, l’ourson en pantalon rouge à pois blanc et ses amis, Pingo le pingouin, Riki le pélican dont le bec est un coffre à outils sans fond et un phoque appelé l’Amiral ont sillonné les sept mers croisant autant de merveilles que Sinbad et Ulysse. Ils ont construit des machines volantes comme les héros de Jules Verne, gravi l’Everest chaussés de ressorts à matelas, voyagé dans une baleine comme le baron de Münchhausen, sympathisé avec une pieuvre, visité les pyramides et le pays des pingouins, utilisé un tuba pour faire de la saucisse, et même descendu des fleuves écumants…

Au pôle Nord, ils ont vu l’axe de la terre et la machine à fabriquer des aurores boréales. Une merveille de la mécanique fabuleuse: par le haut de cette caisse cubique, on met trois pelletées de neige et un peu de lumière; on tourne la manivelle latérale, on souffle dans l’embout arrière; alors, du pavillon de phonographe planté sur l’avant, jaillissent de merveilleuses circonvolutions diaprées…

Pipe de tifs

Aujourd’hui, Petzi jette l’ancre au château de St-Maurice. Une belle exposition lui rend hommage, retrace son histoire, mesure son impact sur l’imaginaire enfantin et toise l’avenir car après une longue hibernation éditoriale, l’ourson revient dans nos librairies.

En 2016, les éditions belges Place du Sablon, qui appartiennent aux éditions suisses Paquet, reprennent les droits francophones de la série pour la publier chronologiquement en version intégrale. Car les petits albums Casterman des années 1960 remaniaient les histoires, supprimaient des séquences, recadraient les vignettes, les encombrant occasionnellement de phylactères, réinventaient les textes et censuraient quelques délires excessifs.

L’intégrale allemande révèle, par exemple, cette scène au cours de laquelle l’Amiral tombe dans les bras d’une sirène. Avec son torse nu légèrement renflé et son visage humain, la créature détonne dans un univers exclusivement animalier. Comble de la bizarrerie: l’Amiral coupe une partie de l’abondante chevelure frisée de la naïade et la fume dans sa pipe! Enfants sages, nous pensions que nos auteurs étaient sages aussi…

Récemment édité, Petzi chasseur de trésor est le troisième volet d’une somme qui devrait compter dix-sept volumes. Par ailleurs, deux albums inédits sont sortis, Petzi et le volcan, dessiné par Thierry Capezzone sur un scénario de Per Sanderhage, et Petzi et le 7e continent, réalisé par André Taymans.

Aurores et moteurs

Petzi a été créé au Danemark, en 1951, sous le nom de Rasmus Klump, par Carla et Vilhelm Hansen. Lithographe de formation, Vilhelm travaille dans une agence de pub. Il excelle à dessiner les moteurs; une lettre de Henry Ford le sacre meilleur dessinateur du genre au monde. Pendant la guerre, le fripon aurait tenu une petite échoppe sur une place de Copenhague où il peignait des bas sur les jambes des femmes… Son épouse Carla, modiste de formation, fumait le cigare. Le couple avait une méthode de travail originale. Carla lançait quelques pistes, Vilhelm réalisait ses trois cases quotidiennes. Elle écrivait dessous un texte qui, neuf fois sur dix, était sans rapport avec le dessin. Au bout de cinq ans, épuisé par ce rythme de production, Vilhelm Hansen abandonne. Au même moment, le fisc lui réclame des arriérés sur les droits à l’étranger. Il reprend le collier et dessine Rasmus Klump jusqu’en 1966.

Le succès de Petzi est énorme au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, en Suisse. Hormis l’Alsace, la France n’est pas touchée par la «petzimania». Né à Lyon, à l’extrême limite de la zone d’influence de l’ourson à bonnet bleu, Thierry Capezzone (H.C. Andersen junior) a été marqué par les couleurs des aurores boréales et par la teneur en absurde de la série: «Petzi dessine sa propre carte au trésor, y trace une croix et dit «C’est là!» Il s’étonne que seuls dix albums se vendent au festival d’Angoulême alors qu’au Danemark, où il réside depuis plus de quinze ans, on lui commande des dessins pour des calicots de trois mètres.

Vogue le gâteau

Le gâteau du cinquième anniversaire d’André Taymans (Caroline Baldwin) avait la forme du bateau de Petzi. «En Belgique, on naît avec l’esprit surréaliste. Petzi, comme Bob et Bobette, ne fonctionne pas en France. Même Le Chat de Geluck a dû passer par Michel Drucker pour s’y imposer.» Selon lui, c’est l’urgence qui dicte le surréalisme de Petzi. Pour retrouver cet esprit, le dessinateur s’est contraint à faire Le 7e continent en deux mois.
Thierry Capezzone, lui, a pris le temps d’avoir les personnages en main, a observé attentivement le dessin originel, peiné sur les yeux obliques qui, chez Hansen, garantissent la rondeur des têtes et dont l’éditeur ne voulait plus. Pingo est le personnage qui lui a donné le plus de fil à retordre: «Il est maladroit. Il faut penser à son caractère avant de le dessiner, imaginer son intérieur. Pingo, c’est une quille un peu molle…» Pour André Taymans, «ce qui paraît le plus simple est toujours le plus compliqué». Lui qui a fait revivre Sibylline, la souris créée par Raymond Macherot, se souvient du maître tempêtant: «Qu’est-ce que tu fais? Du Macherot? Il n’y a qu’un Macherot ici, et c’est moi. Essaye déjà de faire un bon Sibylline

Crêpes à gogo

Petzi et ses amis incarnent l’enfance, libre et insouciante. Le vaste monde leur appartient et il regorge de merveilles. La logique est en vacances. Il n’y a pas de méchants, pas de donneurs de leçons, pas de pions, pas d’adultes, hormis une maman sporadique pour cuire des crêpes, l’aliment de base de Petzi. «Il faut retrouver cet esprit d’innocence, rêve Thierry Capezzone. Petzi, c’est l’enfance qui n’a pas encore été pourrie par la société et le fric.» Il cite Alfred J. Kwak, un canard de dessin animé qui a connu un succès foudroyant dans le nord de l’Europe puis a disparu des écrans au moment où les esprits bien-pensants lui ont adjoint une copine noire pour faire passer un message antiraciste.

L’exposition de St-Maurice retrace l’histoire de Petzi à travers nombre d’illustrations et d’objets attisant la nostalgie des verts paradis. Elle convoque aussi des dessinateurs pour rendre des hommages pleins de tendresse ou plus punks au héros de leur enfance. Ont répondu présents Adrienne Barman, Bertschy, Cosey, Kormann, Léonie Bischoff, Noyau, Plonk & Replonk, Tirabosco, Valott, Wazem… L’équipe de Vigousse se fend d’une bande dessinée satirique. Quant à Hélène Becquelin elle a tricoté une sainte relique: le crâne de l’ourson et son bonnet bleu! La dimension ludique est pleinement respectée et dans la salle de jeux, les coussins sont en forme de crêpes. Petits et grands, nous sommes prêts à reprendre le large.


«Petzi au Château de St-Maurice», jusqu’au 11 novembre.

Publicité