Scènes

A l’Usine, le corps au cœur des ébats

Diktats de la minceur pour la femme et transe libertaire au programme de la salle expérimentale genevoise, qui propose depuis mardi son festival Un corps à soi

Une performance dont le corps est le sujet. Puis un spectacle dont le corps est le moteur. Mardi soir, Le TU-Théâtre de l’Usine, à Genève, a ouvert ses six jours consacrés au corps avec deux manières bien distinctes de l’aborder. Dans A qui est ce cul? Agathe Hazard Raboud, toute en rondeurs et en douceur, a interrogé le devoir de minceur infligé aux femmes et le zèle de ces dernières à intégrer les diktats en la matière. Autre climat ensuite avec Michelle Moura, chorégraphe brésilienne qui, dans Blink, est partie du clignement de paupières pour imaginer une pièce dont les mouvements répétitifs mènent à une transe libertaire. Un corps à soi continue jusqu’à dimanche, avec une immersion dans la Slime, cette pâte gluante qui peut évoquer beaucoup de fluides humains, une séance de divination avec une Pythie contemporaine ou la possibilité pour les participants de sculpter leur silhouette en terre, avec cuisson du trophée.

«Dans La Naissance de Vénus, le célèbre tableau de Botticelli, on a toujours dit que la déesse se couvrait pudiquement les seins d’une main et le sexe, de l’autre. Moi, je pense qu’au contraire, elle signale ces seins qui nourrissent et ce sexe qui engendre. Encore que cette lecture pourrait induire une vision essentialiste de la femme dont le destin ne passe pas forcément par l’alimentation et la procréation…» Lorsqu’elle tient ces propos, Agathe Hazard Raboud est debout, souriante, devant un immense coquillage gonflable. Elle porte une drôle de combinaison doudou dont la place des seins et du sexe est signalée par un empiècement rouge. Le public, assis devant elle sur des coussins, a des allures d’enfants sages à qui on s’apprête à raconter une histoire.

Tenter en vain de ressembler aux mannequins

De fait, la jeune artiste qui a étudié le théâtre, à Genève, à Paris et à la Manufacture de Lausanne, a un talent certain pour délivrer un discours pointu sur la construction du féminin tout en restant agréable et détendue. Dans A qui est ce cul? elle dénonce la passivité à laquelle la femme est assignée et rappelle que ce statut d’objet l’oblige à conformer sa ligne aux normes imposées. Plus tard, des voix off reprennent ce même couplet. Les jeunes femmes interrogées évoquent sans colère comment elles ont détesté leur embonpoint et perdu du temps et de l’énergie à tenter de ressembler aux mannequins. A ce moment, Agathe est en sous-vêtement et, évoluant à quatre pattes, s’installe tour à tour auprès de chaque spectateur. L’ambiance? Elle n’est que douceur et bienveillance. Enfin, de retour sur le devant de la scène, la performeuse se dénude et parle de ce ventre qui l’a complexée, de cette tache de naissance sur la fesse droite dont elle se sent obligée de dire à ses partenaires sexuels que «ce n’est pas du caca» et de ses seins dont l’un, le gauche, est nettement plus affirmé.

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On le voit, il s’agit d’une balade paisible sur les reliefs du féminin en général, et ceux d’Agathe en particulier. Une promenade qui permet de pointer les postes de contrôle de ce territoire sans doute dangereux, puisque si surveillé. La comédienne a une belle présence, ouverte et chaleureuse, qui correspond parfaitement à l’invitation à se réconcilier avec son corps qu’elle délivre au fil de la performance. «Puisqu’il est impossible d’empêcher qu’une femme soit assaillie de visions négatives de son corps, autant les accueillir et tenter de les transformer en énergie positive», dit une psy en voix off. Le programme est salutaire.

Cligner des paupières et danser

La Brésilienne Michelle Moura ne prend pas le corps comme sujet de sa pièce. Dans Blink, elle utilise l’une de ses fonctions clés, le clignement des paupières, pour travailler sur la transe itérative. Au son d’un souffle bref répété en boucle, elle et sa comparse, Clara Saito, ferment et ouvrent les yeux en cadence et, dans un même élan, se balancent de gauche à droite ou lancent leur haut du corps d’avant en arrière. Le visage inspiré, elles ont l’air de chamans en pleine connexion astrale. Petit à petit, les mouvements évoluent. Les bras se lèvent, les corps se contorsionnent au sol, le son devient musique techno et cris d’oiseaux. Un monde sauvage et organique émerge, forêt des songes et des sens. Les jeunes femmes, nues sous un t-shirt noir qu’elles enlèvent à la fin de leur proposition, semblent reliées à un univers à la fois cosmique et souterrain. On navigue avec une réelle fascination sur la vague de cette exploration.


Un corps à soi, jusqu’au 19 mai, TU-Théâtre de l’Usine, Genève.

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