Trente heures pour 30 ans! Ce week-end, l’Usine célèbre trois décennies d’existence et s’apprête à faire la fête sans discontinuer depuis ce soir, vendredi, 20h, à dimanche, 3h. Enfin, la fête, pas tout le temps. Car le mythique centre autogéré genevois qui regroupe notamment les salles de musique (le Zoo, la Makhno et le Rez), le cinéma Spoutnik, le Théâtre de l’Usine (TU) et l’espace d’exposition Forde accueillera aussi des performances, des projections vidéo, des expositions, de la magie, des sessions de lecture destinées aux plus jeunes, de la gym douce et du théâtre.

Le théâtre, justement. Depuis juillet dernier, celui de l’Usine, appelé le TU, est emmené par deux nouvelles programmatrices, après le mandat de quatre ans de Laurence Wagner et la gestion collective de l’année dernière. Hélène Mateev et Léa Genoud, employées à 30% chacune et donc bénévoles en partie, souhaitent «un théâtre qui se pense, soucieux des histoires qu’il raconte et de sa manière de travailler». Rencontre.

Léa Genoud et Hélène Mateev, qui êtes-vous et pourquoi avoir choisi de programmer le TU?

Léa Genoud: J’ai étudié l’histoire de l’art et la muséologie, puis j’ai vécu deux ans à Cologne où j’ai travaillé comme assistante curatoriale au centre d’art interdisciplinaire Akademie Der Künste Der Welt. Je suis ensuite revenue en Suisse pour un master à la HEAD en études critiques et curatoriales. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le Théâtre de l’Usine et que j’ai eu un coup de cœur pour sa radicalité. Le TU est un petit théâtre qui n’a pas froid aux yeux.

Hélène Mateev: J’ai aussi étudié la muséologie, ainsi que l’histoire économique et sociale et l’anthropologie sociale et culturelle. A Genève, je travaille depuis plusieurs années dans la production d’événements et je mène des projets de médiation culturelle. Pourquoi le TU? Parce que j’aime la liberté avec laquelle nous pouvons travailler ici. C’est l’occasion d’articuler la production artistique contemporaine à la pensée critique et de mettre en avant des artistes et des formes qui questionnent les relations de pouvoir, bousculent les habitudes et enrichissent notre rapport à notre ville et au monde. C’est aussi un lieu où on rit beaucoup, on travaille dur et en collectif, on prend le temps de discuter et on fait la fête. C’est vraiment très précieux.

Comment concevez-vous votre programmation?

Déjà précisons que, jusqu’en décembre, nous allons voir des objets choisis par l’ancienne équipe avec laquelle nous travaillons en toute intelligence. Ensuite, pour la deuxième partie de la saison, nous avons lancé un appel à projets et reçu 60 dossiers de jeunes artistes émanant notamment de l’école Serge-Martin, de la HEAD ou encore du Ballet Junior. Comme le veut notre mission, le TU reste la première plateforme genevoise pour les artistes émergents. Mais, plus généralement, nous aimerions proposer des cycles. Sous forme de sessions d’écoute, d’ateliers ou de lectures pour enfants, nous voulons créer des résonances entre les créations de la saison et ce qui se passe autour de nous dans la vraie vie, en dehors du théâtre.

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Un exemple?

Pour la première fois, nous accueillons une artiste associée, Maïté Chénière. Artiste et DJ basée à Genève, elle mélange pratiques sonore et visuelle. Son travail s’inspire d’une tradition afro-futuriste, du légendaire Sun Ra à des artistes plus contemporains comme le duo électro Drexciya. Elle se produit sous le nom de Mighty et habitera le TU avec son projet Archipelagogo Club. Elle propose une série de soirées qui accueillent divers formats, de la conférence dansée au DJ sets en passant par des performances et Vjing. Ces objets évoquent l’histoire de la culture du clubbing et prônent la création d’espaces émancipateurs pour les personnes queers et racisées.

Il y a aussi cette réflexion sur la gentrification…

Oui, dans un volet intitulé «Quand la ville sera à nous» qui court d’octobre à novembre, on s’interroge sur les rapports de force qui se tissent dans la cité et, notamment, sur le fait que des lieux artistiques naissent sur des friches artisanales, ce qui peut transformer des artistes en fossoyeurs bien involontaires du secteur secondaire. Si on prend par exemple l’espace culturel du Sentier des Saules, à Genève, on sent bien que les artistes ont été logés là de manière provisoire, le temps qu’un promoteur transforme cette ancienne usine en lofts de luxe…

Dans Close Friends, Ramaya Tegegne et Soraya Lutangu alias Bonaventure conversent autour d’une expérience à Baltimore où un espace d’art a été aménagé à la place d’un ancien salon de coiffure qui était un lieu central de soin et de vie pour une partie de la population afro-américaine du quartier. Ramaya, qui a bénéficié de cette résidence, évoque son dilemme d’avoir pu profiter de cette opportunité tout en sachant que ce lieu culturel privait cette communauté afro-américaine d’un précieux QG.

Tout cela est plutôt sérieux. Le TU demeure-t-il un espace de sensations ou devient-il essentiellement un espace de débats et de réflexion?

Ce qui est sérieux, c’est notre discours autour des créations artistiques. Les créations elles-mêmes peuvent être très facétieuses, libres et sensuelles! Et pour ce qui est de la danse, art emblématique du TU, elle s’illustrera en décembre avec Femmosité, un duo de Pauline Raineri et Sophie Ammann dans le cadre du festival «S’évader du genre». Avec une gestuelle très explicite, ces deux danseuses rendent à la féminité toutes les qualités qui lui sont refusées: la désobligeance, l’agressivité mais aussi l’humour, la force et la crasse. «Femmosité» est une contraction de femme et d’animosité. Ce spectacle de danse sera physique et engagé.

L’Usine fête ses 30 ans ce week-end. Que se passera-t-il au TU qui a vu naître des artistes importants comme Yann Marussich, Gilles Jobin ou Cindy Van Acker?

Vendredi soir, Cindy Van Acker vient en personne performer, tandis que Gilles Jobin et Yann Marussich seront présents à travers des films. Parmi les «anciens» du TU, on retrouvera aussi La Ribot en vidéo, samedi soir. Sinon, la trentaine d’artistes qui se produisent ont carte blanche. Chienne de garde, qui est une créatrice sonore, s’essaiera au stand up humoristique et la comédienne Noemie Griess tentera un set de magie. Il y aura aussi de la gymnastique douce, samedi matin à 9h, et avant, de 6h à 9h, un after d’after tout en douceur également pour éviter le blues d’après-fête. On souhaite que le TU soit un espace bienveillant, plein de courage et de prises de risques. M.-P. G.

Le TU, Théâtre de l’Usine, Genève. Fête des 30 ans partout dans l’Usine du 27 sept à 18h jusqu’au 29 sept à 3h.


Les têtes du TU

Le sait-on? C’est Sandrine Kuster, actuelle directrice du Théâtre Saint-Gervais, qui a fondé le Théâtre de l’Usine en 1989 avec l’artiste Eveline Murenbeeld. Un lieu alors très alternatif dans lequel les deux passionnées ont assuré toutes les fonctions jusqu’en 1993, date de l’entrée en piste du célèbre trio composé par Anne Rosset, Yann Marussich et Gilles Jobin. Les trois artistes ont profilé ce tremplin pour créateurs émergents jusqu’en 1997. Les équipes qui se sont succédé ensuite à la tête du TU aujourd’hui doté d’une subvention plus que raisonnable de 340’000 francs? Celles de Florence Chappuis (jusqu’en 2008), de Myriam Kridi (jusqu’en 2014) et de Laurence Wagner (jusqu’en 2018). Belle empreinte féminine sur un lieu qui a toujours valorisé le pas de côté et la réflexion. M.-P. G.


Une fabrique à sons

On en aura entendu des choses, dans les différentes alvéoles de l’Usine – du Rez au Zoo en passant par Urgence Disk. Pour célébrer ses six lustres de vibrations, de vendredi soir à l’aube dominicale, le paquebot alternatif genevois imagine 30 heures de courant continu de sons et d’images. On y trouvera une belle diversité: des éclats de cuivre (Fanfare du Loup Orchestra), des ondes neuronales (Daniel Maszkowicz, DCP), des cordes fragiles (Ghst), des transes arabo-électriques (Rizan Saïd, le roi syrien des synthés), des opérations à placer sur un axe entre post-punk et electro (Maria Violenza, Tout Bleu et Louis Schild), des machines à danser au pilon (Overmono), et quelques rafales de culture sound system (Asher Selector et al). De quoi visiter toute une ribambelle d’univers des marges. P. S.