Théâtre

L’usine à merveilles de Piotr Fomenko

Le maître russe, 80 ans, présente deux spectacles de légende au Théâtre de Carouge.A Moscou,ses acteurs, les «fomenki», jouent 450 représentations par an, toutes à guichets fermés

Moscou, mercredi 19 octobre, Théâtre Fomenko. Après des semaines d’attente, des mois parfois, un public fervent s’apprête à réaliser son rêve: assister à une représentation du Bonheur conjugal, vivifiante adaptation théâtrale de la nouvelle de Tolstoï qui, comme tous les classiques du metteur en scène Piotr Fomenko inscrits au répertoire, se joue à guichets fermés depuis sa création en 2000.

Bien sûr, le 28 octobre dernier, l’illustre Théâtre Bolchoï a rouvert ses portes après six ans de travaux de rénovation budgétés à 600 millions de francs… Moscou cultive les grands formats et l’événement de renommée mondiale s’est sans nul doute déroulé cette nuit-là (LT du 31.10.2011). Mais loin des ors et des stucs XIXe de la salle mythique, le Théâtre atelier Fomenko occupe une place particulière dans le cœur des Moscovites: c’est là qu’on joue les meilleurs auteurs avec le meilleur travail d’acteurs. C’est là que prospère une famille de comédiens, quarante à demeure, qui, une fois entrés en Fomenkie, ne cherchent plus jamais la sortie. «C’est là, résume Nadia, Moscovite d’origine, que se donne le théâtre à la fois le plus enchanteur et le plus populaire. Fomenko, c’est l’amour du peuple.»

Cette belle carte de visite, le public romand pourra la confirmer dès vendredi. Grâce à la Fondation Neva, le Théâtre de Carouge accueille à Genève deux des spectacles au répertoire de la troupe. Loups et brebis, épopée signée Ostrovski qui, dans la Russie de la fin du XIXe siècle, raconte la stupeur des habitants des villes de province secouées par l’industrialisation et le progrès (du 4 au 7 novembre). Puis, Le Bonheur conjugal, pièce plus intime tirée de la nouvelle de Tolstoï, où l’on voit une femme mûre revivre les étapes de son couple, de la fraîcheur de la rencontre jusqu’à la résignation, lorsque la passion a cédé sa place à la raison (du 9 au 12 novembre, les deux spectacles sont en russe surtitrés). Dans ce personnage d’épouse songeuse, l’actrice Ksenia Koutepova est simplement ébouriffante. Tantôt, elle a 17 ans et saute allègrement au-dessus d’une valise dans un tournoiement de froufrous blancs. Elle exprime alors la force des débuts, l’élan des commencements. Tantôt, elle se poste derrière sa voilette noire, voilée elle-même par le temps. Un regard, un soupir, tout est dit avec presque rien.

«Nuances et détails», sourit le directeur Andrey Vorobyov lorsqu’on lui demande la formule qui pourrait le mieux résumer la magie des lieux.

La voilà, en effet, la grande qualité Fomenko. Le sceau que ce metteur en scène de près de 80 ans pose depuis 1993, date de la fondation de la troupe, sur le jeu de ses comédiens, appelés affectueusement les «fomenki». Le maître, qui a consacré sept ans à monter Guerre et Paix de Tolstoï (vu à Genève en 2004) ou, récemment, le monumental et toujours énigmatique Ulysse de James Joyce, exige de ses interprètes une telle connaissance du texte, une telle appropriation de l’univers de l’auteur à travers un travail assidu, livre à la main, que toutes les libertés sont ensuite permises: elles seront toujours en phase avec l’esprit de la lettre. Mieux, ces libertés sont souhaitées, car elles donnent de l’air, du mouvement à ces textes, classiques le plus souvent et pas forcément écrits pour la scène.

Nuances et détails, la formule vaut aussi pour le théâtre de 40 millions de francs que la Ville de Moscou a offert en 2008 à la troupe qui, depuis 1996, squattait un cinéma désaffecté en face de l’adresse actuelle. «Sur notre demande, l’architecte Sergueï Gredovski a placé le bâtiment dans la pente pour ne pas gêner la vue sur la Moskova des habitants en vis-à-vis», commente le directeur.

Arrondi et blanc, de grandes verrières devant et derrière, une terrasse d’herbe sur le toit, le bâtiment est en effet discret. Loin, donc, des colonnades néoclassiques du Bolchoï qui trône sur les billets de 100 roubles… Et pourtant, il y a, dans ce théâtre, tout ce dont peut rêver le monde de la scène, des comédiens aux techniciens, en passant par les décorateurs, éclairagistes et musiciens. Autour d’un immense foyer qui accueille un amphithéâtre et se convertit en scène ouverte l’été, se déploient deux salles. L’une de 140 places qui fait office de boîte noire, modulable à l’envi. L’autre de 450 places, plus classique mais dont la profondeur sous plateau de 3 mètres et le dégagement sur les côtés permettent toutes les audaces visuelles. Les ateliers de fabrication des décors se situent derrière les coulisses, de plain-pied avec le plateau, ce qui facilite l’acheminement. Dire encore que dans ce temple du jeu théâtral, chacun des quarante comédiens a une loge privée avec douche et peut bénéficier de massages quand la machine est grippée. Une telle sollicitude se comprend: à quarante, les acteurs donnent 466 représentations par an et répètent la journée les spectacles en création. A ce stade d’ébullition et de plaisir partagé, le Théâtre Fomenko mérite sa réputation d’usine enchantée.

* Sur invitation du Théâtre de ­Carouge.

Du 4 au 12 nov., au Théâtre de Carouge, à Genève, 022 343 43 43, www.tcag.ch

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