Editorial

L'Usine, un petit paradis délicieusement sale

Sas initiatique au cœur d'une Genève austère, l'Usine dépasse largement les rigidités de ceux qui l'adorent et de ceux qui l'abhorrent

C’est l’histoire d’un petit paradis délicieusement sale, coincé entre l’obstination de ceux qui l’abhorrent et de ceux qui l’adorent. L’Usine, place des Volontaires, Genève. Bien plus qu’une Mecque alternative, un sas initiatique planté dans le cœur d’une ville austère et d’une jeunesse qui reste, là où le temps passe. L’Usine. Depuis vingt-cinq ans, on y vient et on y devient. On vient y danser, s’y émouvoir, y boire aussi. On y devient grand quand on est petit, enfant quand on est trop adulte, gai quand on s’ennuie. Cet automne, le petit paradis délicieusement sale s’enfonce dans l’ombre de deux rigidités infécondes.

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À droite un Ordre moral obtus, trop heureux d’avoir enfin l’occasion de desquamer cette verrue libertaire. Les fourmis de la droite élargie ont des rêves de discipline et de propreté, de jeunesse qui se lève tôt. Il faut abattre la cigale insolente et faire taire ses décibels, rendre aux hordes industrieuses les trottoirs immaculés qu’elles méritent. Ces gens-là ont trouvé leur aubaine et un capitaine de circonstance: Pierre Maudet. En exigeant ici et maintenant une mise au pas administrative qui paraissait acquise et pouvait bien attendre quelques mois encore, le magistrat a allumé le feu et les opportuns n’en demandaient pas tant. L’Usine descend bruyamment dans la rue, la droite s’en insurge et attise les braises dans un même souffle stérile.

À gauche, un quérulent soviet, figé dans une doxa d’acier rouillé. Un collectif arc-bouté, pour qui toute entorse à son exceptionnalité – fût-elle administrative et guidée par le strict respect du droit – est un idéal qu’on assassine. L’autogestion ne se négocie pas, éructent les gardiens de L’Usine en jouant à se faire peur, comme si cinq autorisations plutôt qu’une mettaient son identité en péril. Sûr de son fait, ce petit monde oublie un peu vite que les limites de l’autocratie se heurtent à celles de l’autofinancement. Et que l’Alternatif a vite fait de n’être plus qu’une posture quand il dit merde aux bourgeois tout en acceptant leur argent.

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Ces deux turgescences pourraient simplement faire sourire. Parce qu’en vérité, l’Usine précède l’une et l’autre, les dépasse et ne leur appartient pas. Mais le concours de virilité pourrait dégénérer en menace existentielle. Et Genève ne serait plus Genève sans son petit paradis délicieusement sale.

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