Ce Vaisseau fantôme semblait condamné dès le départ: le baryton-basse russe Evgeny Nikitin, qui devait chanter le rôle-titre (le Hollandais), s’est retiré de l’affiche à quatre jours de la première. Source du scandale: des tatouages à connotations nazies sur le torse du chanteur (lire LT du 24 juillet). Or Bayreuth cherche à tout prix à tirer un trait sur son passé (Hitler a été accueilli en haut dignitaire au festival durant les années 1930 et 1940).

On craignait que le remplaçant d’Evgeny Nikitin, le Coréen Samuel Youn (une doublure prévue par le festival), ne soit pas à la hauteur. Soulagement: ce baryton-basse à la voix belle, bien posée, très dans le masque, à défaut d’avoir toujours des nuances subtiles, relève le défi. Lui-même porte des tatouages étranges, des balafres noires sur les côtés de son crâne, pour servir la nouvelle mise en scène du Vaisseau fantôme à Bayreuth.

De toute évidence, Jan Philipp Gloger, 31 ans, cherche ainsi à signifier l’origine mystérieuse du Hollandais volant, ce «pâle capitaine» de bateau condamné à errer sur les mers pour avoir blasphémé. Seul rachat possible: trouver une femme (en l’espèce, Senta) qui lui jure «fidélité jusqu’à la mort». Il situe l’action dans un immense décor aux structures métalliques. Plongée dans le noir, cette métropole futuriste vibre de lumières aux clignotements spasmodiques et aux compteurs affolés (des chiffres qui défilent à vive allure). Seuls l’appât du gain et la gestion de données comptent. On y voit deux hommes d’affaires, le Hollandais (il arrive avec une valise à roulettes) et Daland, le père de Senta, traiter sur un mode bassement mercantile.

Jan Philipp Gloger fait de Daland le chef d’une entreprise de ventilateurs. Son idée, c’est de filer la métaphore du vent. On voit une armée d’ouvrières emballer les ventilateurs dans des cartons (le célèbre «Chœur des fileuses»). Le bras droit de Daland, le Timonier (Benjamin Bruns, voix claire, expressive, très éloquente) vante le dernier modèle de ventilateur flambant neuf. Hélas, la métaphore s’essouffle et devient répétitive… L’autre idée, celle d’un monde qui court à sa perte avec son réseau de données numériques et ses chiffres qui tournent à vide, n’est pas suffisamment creusée non plus.

Ce qui touche le plus, c’est la relation entre le Hollandais et Senta. La jeune femme, qui n’est encore qu’une «enfant», a bâti un bateau et un personnage en carton (avec les emballages des ventilateurs) pour représenter l’énigmatique marin. Elle les a maculés de rouge sang. Le Hollandais et Senta vivent leur coup de foudre sur une pyramide de cartons, dans un recoin de l’usine, sous l’œil jaloux d’Erik (Michael König, fébrile). Une fois le sacrifice de Senta accompli, le couple «maudit» est sanctifié et immortalisé dans des statuettes (on y voit le couple enlacé) qui seront vendues à l’usine à la place des ventilateurs… Oui, la mort n’a rien résolu, l’argent fait toujours tourner le monde. Mais l’image manque singulièrement de poésie dramatique.

Le meilleur est dans la fosse d’orchestre. Dès l’«Ouverture», le chef allemand Christian Thielemann ouvre les vannes à pleins tubes. Les cuivres et les cordes de l’Orchestre du Festival de Bayreuth sont rutilants – quoique modelés. Il saisit aussi le lyrisme de Wagner. Si Adrianne Pieczonka (Senta) est très engagée scéniquement, la voix manque un peu d’ampleur; on la sent plus à l’aise dans les épisodes lyriques. Franz-Josef Selig, qui campe Daland, développe un timbre noir et puissant, un rien rugueux. Bref, un Vaisseau fantôme qui séduit musicalement, mais n’emballe pas sur le plan scénique .