Ariane AScaride

Le lutin de l’Estaque

La comédienne marseillaise vient de s’illustrer à Avignon dans un solo bouleversant. Le 29 août sur France 2, elle propose un film sur l’immigration

«J’ai l’optimisme des pessimistes. C’est tellement facile d’être insouciant, je n’ai pas envie de laisser la place aux vautours. Disons que j’ai le cœur conscient.» Elle est toute petite, Ariane Ascaride. Un mètre cinquante-cinq. Et toute menue dans sa robe rouge à fleurs et son tricot blanc. D’ailleurs, personne ne semble la remarquer dans ce café où on se retrouve après Proposition d’un jour d’été , une carte blanche du Festival d’Avignon que la comédienne marseillaise a transformée en solo bouleversant. Elle est toute simple, oui, presque effacée. Et pourtant, quel rayonnement lorsqu’elle se met à parler! Son travail, sa vie, son mari le cinéaste Robert Guédiguian, leurs deux filles de 21 et 25 ans, les compères du clan, Jean-Pierre Daroussin et Gérard Meylan, l’engagement: tout existe terriblement. Bien sûr, il y a l’accent, ce coup de soleil de la langue, mais encore? «Je suis née sous la lune, il m’en est resté d’être maladroite et de bonne volonté», confie-t-elle comme pour expliquer la grâce.

Ce sens du merveilleux, c’est justement la part de l’actrice qu’on ne soupçonnait pas. D’Ariane Ascaride, on connaissait le profil populaire. La femme tiraillée de Marius et Jeannette, aux élans vibrants de sincérité. Les luttes pour plus d’égalité et sa mobilisation en faveur des immigrés, des sans-papiers. On connaissait encore l’incroyable compagnonnage de trente-cinq ans avec Robert Guédiguian, avec qui «elle vit et travaille en toute fluidité» et produit des films puissants. Mais on n’imaginait pas son côté fée. «Je sais, tout le monde me voit en mère Courage. Brecht, c’est un peu le Claudel de l’Estaque. Mais ras-le-bol de la Madone des ouvriers!» lance-t-elle dans le Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph, lors de ce solo mis en mots par Marie Desplechin. «Mon rôle de rêve?, poursuit en scène Ariane Ascaride dans une salopette rouge de chantier, ce n’est ni Médée, ni Bérénice, ni Antigone.» Non, le rôle pour lequel elle se sent taillée, c’est «Puck, le lutin du Songe d’une nuit d’été. J’ai tout pour. Le physique et les pouvoirs qu’Obéron, mon père, m’a donnés.»

Car avant Ariane, il y a le père d’Ariane. Coiffeur, fils de Napolitains qui ont tenté d’émigrer à New York, mais sont revenus après une année. «S’ils étaient restés en Amérique, je serais Meryl Streep.» Rires du public. Le père donc. Médium à ses heures et metteur en scène d’une compagnie de théâtre amateur issue de la Résistance. Très vite, ses enfants sont de l’aventure. «Mes frères jouaient en toge romaine, les poils des mollets décolorés à l’eau oxygénée. Moi, à 6 ans, j’avais deux grandes nattes, deux poignées pour tenir le front baissé. Je jouais Drosilla, la sœur de Caligula. A 8 ans, mon père m’a coupé les cheveux. D’abord version France Gall, puis au-dessus des oreilles, version Adamo.» Pourtant, ce père avait déjà deux fils, aujourd’hui metteur en scène et écrivain, et il aimait plutôt les femmes. «Tellement, précise la comédienne, que les maîtresses de mon père, c’était comme les santons de la crèche: in-cal-cula-bles», détache-t-elle à la marseillaise. Le public rit moins, vertige.

«Bien sûr, il y avait ma mère, militante communiste, un pilier. Mais avec ce père totalement imprévisible, c’était Neverland à la maison. Du coup, on se comparait à Wendy, John et Michael et on attendait Peter Pan!» Depuis, Ariane aime les anges. «En grec, angelos veut dire messager. N’est-ce pas le rôle du comédien?» Et elle essaie de voler. Sur la scène d’Avignon, elle se couche sur un tabouret et bat très fort des bras et des pieds. Ou court, court pour tenter de décoller. Un cri, terrible, conclut l’essai. Le public ne rit plus du tout. «Ce cri, c’est parce que je viens de perdre ma mère il y a 15 jours. Elle était dans un home. Qu’elle a d’abord pris pour un bordel, puis pour un théâtre…» Ou comment mère et fille se retrouvent. Car, lorsque Ariane entre dans un théâtre, elle se sent chez elle «comme d’autres dans une église. Mieux, je me sens comme dans le ventre de ma mère!» Pourtant, même si elle vient de composer la Médée populaire de Dario Fo sous la direction de Didier Bezace avec succès, c’est plutôt le cinéma qui l’occupe depuis des années. «Peu de metteurs en scène pratiquent le théâtre de partage que j’aime.» Avec qui, tout de même, rêverait-elle de jouer? «Si j’avais le temps pour de grandes traversées, avec Wajdi Mouawad ou Ariane Mnouchkine, là, il y a de l’humanité!»

Son grand saut actuel s’appelle réalisation. Pour la première fois, Ariane Ascaride est passée derrière la caméra pour Ceux qui aiment la France, téléfilm diffusé sur France 2 le 29 août. L’histoire d’Amina, «petite Maghrébine clandestine qui croit dans la justice, veut être présidente de la République et finira expulsée faute de papiers. Quelle est la logique?» Oui, Ariane Ascaride a le cœur conscient.

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