Dans dix jours, le Festival de Cannes commémorera «son» Mai 68. Une édition interrompue, dont l'absence de palmarès marque un trou noir dans son histoire. La raison? Loin de Paris, mais dans l'œil des médias internationaux, le festival (du 10 au 25 mai 1968) se présente comme un relais idéal des manifestations et grèves qui secouent au même moment le pays. Pour finir, un groupe de jeunes cinéastes emmenés par François Truffaut et Jean-Luc Godard prend lui-même fait et cause pour la contestation et, le 18 mai, immortalisé par quelques fameux instantanés, empêche les projections de Peppermint frappé (avec la bénédiction de ses auteurs, Carlos Saura et Geraldine Chaplin). Quarante ans plus tard, ce film et quelques autres victimes de l'interruption du festival se verront enfin projetés à Cannes dans la section «Cannes classics». Une commémoration en forme de liquidation, pour fermer définitivement la parenthèse?

Il faut dire que, d'une certaine manière, tout était déjà parti du cinéma. Ou plutôt de la Cinémathèque, avec «l'affaire Langlois», sorte de bande-annonce des événements. Alors qu'André Malraux, ministre de la Culture, décide en février de limoger Henri Langlois, directeur-fondateur de la Cinémathèque française devenu encombrant, une mobilisation sans précédent parvient, en deux mois de manifestations parfois violentes, à faire plier le gouvernement. En première ligne, on remarque déjà les mêmes Truffaut et Godard, ainsi qu'un tout jeune Daniel Cohn-Bendit...

Un peu plus tard, au cœur du mouvement de Mai, naît l'idée des «Etats généraux du cinéma», une réunion permanente (sise au Théâtre municipal de Suresne) où l'on tente d'imaginer des manières radicalement différentes de faire des films. L'assemblée finira par réclamer des mesures installant l'autogestion à tous les niveaux, la création d'un organisme unique et national de diffusion et d'exploitation, l'abolition de la censure, l'émancipation de la télévision de toute domination politique ou économique. Mais cette ferveur révolutionnaire retombe tout aussi vite. Quelques mois plus tard, presque tout ce petit monde est retourné à ses habitudes, comme si de rien n'était; seuls Godard et quelques autres font preuve de cohérence en se lançant dans le cinéma militant.

Mais, si le 7e art a été si synchrone, pourquoi si peu de films pour raconter Mai 68? C'est tout le paradoxe du «cinéma de 68», un ensemble diffus autour d'un noyau minimal, mais qui reflète en cela parfaitement le mouvement lui-même. Un mouvement prévisible jusque dans son échec (La Chinoise de Godard, La Chine est proche de Marco Bellocchio), vivifiant (If... de Lindsay Anderson, Palme d'or à Cannes en 1969, Charles mort ou vif d'Alain Tanner), traumatisant (Mourir à trente ans de Romain Goupil, tout Philippe Garrel), trop peu documenté (Grands Soirs et petits matins de William Klein, Le Fond de l'air est rouge de Chris Marker), à l'importance contestée (Milou en mai de Louis Malle), pour finir nostalgique (The Dreamers de Bernardo Bertolucci).

Pendant une bonne décennie, à partir de son axe central franco-italien, ce cinéma s'est répandu comme une traînée de poudre dans le monde, des pays de l'Est au Japon et des Etats-Unis à l'Amérique latine, reflet de toutes les remises en question d'un ordre étouffant établi depuis l'après-guerre. Chapitre clos? Presque, à l'heure où ses derniers enfants atteignent doucement l'âge de la retraite et où la mondialisation néolibérale a aussi profondément changé la donne du cinéma. Mais un chapitre qui a tout de même laissé de sacrées traces, qu'elles se nomment Pasolini, Forman, Oshima, Taviani, Fassbinder, De Palma, Loach ou Solanas. Impossibles à «liquider».