Les murs sont tapissés de photos d’auteurs. Richard Howorth les commente une à une, comme si sa librairie était un grand livre ouvert racontant une multitude d’histoires inachevées. Depuis 1979, cet homme élancé au crâne dégarni, au regard vif et à l’humour caustique, gère avec son épouse Lisa la librairie Square Books, installée dans une bâtisse de brique du XIXe siècle. A l’ère d’Amazon et du livre électronique, l’établissement sis à l’angle de la place centrale, à Oxford, Mississippi, apparaît comme une oasis qui refuserait de céder à la sécheresse d’un désert rampant.

«C’est un environnement difficile, reconnaît ce natif d’Oxford. Nous avons subi la récession à partir de 2008, nous sommes confrontés à la vive concurrence d’Amazon.» Malgré l’adversité, Square Books est une success story comme le sud des Etats-Unis sait aussi en créer. En 2013, la librairie a connu une année exceptionnelle. «Un fait est rassurant, précise Richard Howorth: 97% des personnes qui ont des liseuses du type Kindle viennent toujours acheter des livres. C’est physique. Elles ont besoin de toucher l’objet.» Mais là n’est pas la seule raison du succès.

Square Books est un creuset de la littérature contemporaine américaine, un carrefour entre la capitale de l’Etat, Jackson, et le delta du Mississippi. A une heure de route de la ville du blues, Memphis dans le Tennessee voisin. De Toni Morrison à Jim Harrison et Allen Ginsberg en passant par Richard Ford, Barry Hannah ou encore John Grisham, la plupart des écrivains qui comptent en Amérique sont passés par la librairie d’Oxford. Le New York Times dépeint cette Mecque du livre comme «l’une des librairies indépendantes les plus influentes des Etats-Unis». Le compliment n’est pourtant pas monté à la tête de Richard Howorth, un être humble à l’hospitalité chevillée au corps, prêt à se lancer dans de grandes discussions à la table d’un restaurant à coté de la place, le City Grocery.

Ancien maire d’Oxford, il aspire avec sa boutique à quelque chose qui va au-delà de la vente de livres: «C’est un lieu qui renforce le sens de communauté et d’appartenance, qui se veut ouvert sur le monde et la culture.» Son épouse Lisa, qui vient de publier un ouvrage, ne le contredira pas. Si cette femme de Bethesda, dans le Maryland, a rencontré son mari à Oxford, c’est parce qu’elle était littéralement éprise de William Faulkner et a voulu s’installer là où a vécu sans doute l’un des plus grands écrivains américains. Le couple a d’emblée bénéficié de l’aide de Bill Ferris, un grand spécialiste de la culture du Sud, et de Willie Morris, à l’époque rédacteur en chef du magazine Harper, mais aussi du poète afro-américain du Mississippi Etheridge ­Knight. Tous trois ont ouvert leur vaste carnet d’adresses. Soudain, la ville d’Oxford, qui abrite l’Université du Mississippi, Ole Miss, connue pour ses émeutes raciales de 1962, est devenue une scène littéraire vibrionnante.

A Square Books, William Faulkner occupe spirituellement et physiquement de la place, comme une figure tutélaire de la littérature américaine. Un rayon volumineux lui est consacré. «Tout écrivain du Sud qui se respecte étudie Faulkner, sa manière de raconter l’histoire de la reconstruction après la guerre de Sécession, la race et le genre. Son impact a été et reste considérable. De son vivant, les gens venaient du Japon, d’Europe et de Russie pour le voir», souligne Richard Howorth. Le patron de Square Books admet néanmoins que William Faulkner est plutôt difficile à lire. «Il n’a pas été si populaire. Au lycée, on étudie peut-être un ouvrage de lui, L’Ours.» A Oxford, l’écrivain a été mal compris. Il avait tenté de se faire enrôler par les forces aériennes britanniques puis canadiennes durant la guerre. Cela n’a pas marché. «Quand il est revenu dans le Mississippi, relève Richard Howorth, il se promenait à pieds nus. C’était sa phase de bohémien.» Sa relation avec les autorités locales était loin d’être harmonieuse. Celles-ci ont tenté de corriger le tir en 1997 en lui érigeant une statue devant la mairie. Elles se targuent aussi d’avoir un musée consacré à l’homme de plume dans la maison où il a vécu, Rowan Oak, à moins d’un kilomètre de Square Books. La pièce où William Faulkner écrivait est austère. Au mur sont accrochées des feuilles résumant l’intrigue d’un de ses livres. Un document exposé dans le musée est explicite: «Selon mon expérience, les outils dont j’ai besoin pour le travail sont du papier, du tabac, à manger et un peu de whisky.» L’auteur, qui partageait la même passion du Leica que son ami Henri Cartier-Bresson, affectionnait particulièrement le bourbon Four Roses et le porto ainsi que les vins français découverts lors de son voyage à Stockholm, où on lui décerna le Prix Nobel de littérature en 1949.

Si William Faulkner hante toujours les auteurs du Sud, ce n’est d’ailleurs pas toujours pour les raisons attendues. Comme l’a très bien exprimé l’écrivaine Flannery O’Connor, personne ne cherche à courir le risque de se ridiculiser en tentant de cerner un Sud que Faulkner a déjà décrit de façon presque définitive. «Les auteurs font au contraire tout pour l’éviter», ajoute le libraire, dont des membres de la famille ont bien connu l’écrivain. Le Mississippien Barry Hannah avait trouvé une forme de distanciation en créant son propre langage, son propre style. Richard Ford a délibérément choisi de ne pas travailler dans le Sud.

Fuir William Faulkner? Cela incite à se demander s’il y a encore une littérature et des écrivains dits du Sud. Richard Howorth réfute désormais la notion d’écrivain du Sud, trop étriquée pour décrire le monde littéraire dans lequel on vit. «D’un point de vue géographique, oui, il y a des auteurs du Mississippi. Mais avec la mondialisation et les médias de masse, le concept a moins de sens. Le langage devient moins spécifique à cet endroit du pays, même s’il existe encore des régionalismes. Le Sud, entre le delta du Mississippi et la côte du golfe du Mexique, est d’une incroyable diversité. Plus grande qu’entre les Etats qui forment la Nouvelle-Angleterre.» Le Sud est réputé pour son humour noir et la religion continue d’y exercer son influence. Plusieurs titres de Faulkner sont extraits de la Bible du roi Jacques. «Une connotation négative est associée à la notion d’écrivain du Sud», poursuit le libraire. Un peu comme si, pour revendiquer ce titre, il fallait évacuer son spleen en se noyant dans l’alcool sur le porche de sa maison.

En 35 ans d’activité, les Howorth ont développé une relation affective avec les auteurs américains qui convergent vers Oxford. Richard se souvient d’avoir dû aller chercher trois d’entre eux au poste de police en raison d’un comportement inadéquat dans les rues de cette ville universitaire. Leur maison de style victorien, non loin de la place centrale, est d’ailleurs presque un appendice de la librairie. Lisa Howorth en a fait un salon littéraire quasi permanent. Les auteurs en visite y séjournent. On y parle du Sud, du Nord, de bourbon et des affaires du monde. Loin de New York et de Washington.