Sous les cimaises de la vieille ville de Neuchâtel, Albert Marcoeur se sent bien. Dans le grand appartement fruste de son jeune guitariste neuchâtelois, Julien Baillod, il règne une ambiance communautaire, studieuse et rigolarde. Il faut dire que le Français de Dijon a les pantalons trop courts, les cheveux ébouriffés et les idées longues... depuis longtemps.

Il est difficile de retracer exactement le parcours musical d'Albert Marcoeur. Depuis des études de clarinette jusqu'au premier groupe de jazz collégien, en passant par divers collectifs expérimentaux d'obédience clairement hippie. Déjà, à l'orée des années 70, il étonne. Dès 1977, on ne parle plus de concerts, mais de spectacles, et ils se créent au théâtre. On le retrouve avec Dick Annegarn, puis travaillant avec d'authentiques fanfares de village.

«Je suis un travailleur de la musique. Le statut particulier de l'artiste fausse tout, lance Albert Marcoeur, comme un défi dans le vide. Je ne crois pas à l'inspiration. Je travaille et quand ça ne mène à rien de bon, il me reste toujours assez de boulot qui ne demande pas des capacités intellectuelles très développées, comme nettoyer le bureau.»

Mais qu'est-ce qui fait naître une chanson? «Parfois, explique Marcoeur, ce sera une mélodie qui me rappellera une conversation que j'ai eue avec quelqu'un. Il n'y a pas de règles.»

Les chansons d'Albert Marcoeur sont autant de petits portraits qu'il compile consciencieusement: «Je les classe dans des cahiers, par ordre alphabétique. Le dernier disque rassemble les portraits qui commencent par L'.» L'Idéologue, l'Environnementeuse, l'Agriculteur, l'Rmiste et l'Exemple Type sont des saynètes pas bêtes, truffées de jeux sur les mots. Dans L'Ordinaire par exemple: «Je suis toujours tombé sur des Marianne, des Marie, des Anne et des Anne-Marie [...] Et les Marilyn, sans «e» ou avec un i, un y; un y, un i. Les Sophie, les Sapho, ça suffit! Y aurait pas une Germaine qui traîne?»

Quand on lui demande ce qu'il pense de la chanson française, Albert Marcoeur sourit: «Rien!» Puis prenant pitié du journaliste emprunté il rajoute: «J'en ai déjà tellement dit du mal!» Mais il ne faut pas le pousser beaucoup pour que son flot critique redevienne fluide: «Comment peut-on encore oser des arrangements aussi ridicules et convenus de nos jours? La chanson française se résume à deux trois phrases chocs, à quelques phrases toc. Pourquoi? Parce qu'on l'a tout d'abord accouplée avec de vieilles choses: le tango, la musette, le rock et la polka. Des styles déjà éprouvés, dans une logique du «c'était mieux avant». Et on voit comment le mercantilisme mène à la nostalgie.»

La musique de Marcoeur, elle, reste étonnante. De la chanson française aux mélodies habilement suaves qui osent emprunter des cassures au jazz, mais aussi au bruitisme improvisé, à la musique savante ou même à l'électronique. «L'idée demeure, ajoute l'activiste musical: faire de la musique ce n'est pas faire de l'argent!»

Et l'argent n'est vraiment pas le moteur de la famille Marcoeur. Installés près de Dijon dans une ancienne gare («Papa était cheminot»), Albert, Gérard au clavier et son frère Claude, le batteur, ont surnommé leur maison-studio «la Bergerie», comme pour rassembler des brebis qui s'égarent. Ils y sont indépendants. Joignant le geste à la parole, ils gèrent leur propre maison de disques sur Internet, organisent leurs tournées, ont racheté les droits de leurs chansons et ne comptent sur personne: «Il faut être autonome, n'avoir de compte à rendre à personne.»

Les préceptes de Marcoeur peuvent sonner simpliste. N'y a-t-il que des vieux hippies qui écoutent Albert Marcoeur radoter des théories anarchistes éculées?

«Quand j'enregistre de jeunes rappeurs de chez moi, je sens leur envie de sincérité. Mais il faut, dans un premier temps avoir confiance en soi. Ils me disent: «Mais Albert, on ne passera pas à la télévision comme ça!» J'essaie de les convaincre qu'ils ont tous des ordinateurs, qu'il y a Internet, donc qu'ils n'ont pas besoin d'attendre sur quelqu'un pour faire leur musique! Internet c'est magique. C'est avoir accès à tout ce que l'on désire», s'enthousiasme Albert Marcoeur, qui avoue s'être mis à l'ordinateur à l'âge de 48 ans.

«Ce n'est pas seulement l'industrie qui est en cause, explique-t-il. Les artistes sont également responsables. La question qui les inquiète sans cesse est: qui va s'occuper de me faire valoir? Ils ont besoin de reconnaissance, alors ils s'empressent de signer des contrats de droits d'auteur. Mais les droits d'auteur c'est une arnaque: depuis quand faut-il payer pour écouter de la musique? Toutes ces notes ont déjà été jouées. Elles appartiennent à tout le monde, comme l'air. Comme l'eau? Avec Marcoeur le rire n'est jamais loin. Même lorsqu'il est sérieux.

Concert.Neuchâtel, Théâtre de la Poudrière, 22, quai Godet, je 12 avril, dès 20h30, ouverture des portes 19h30. L'apostrophe,Label Frères, Dijon; http://www.marcœur.com