«Une poignée de super-riches s’égaye en mer, et alors? Et alors: tout.» Evasion fiscale, délinquance environnementale, le ton est donné. Le sociologue Grégory Salle a déjà publié aux Editions Amsterdam L’Utopie carcérale. Petite histoire des prisons modèles. Ce n’est pas par hasard que l’un des chapitres de Superyachts parle de «réclusion ostentatoire». Le chercheur le reconnaît, il faut «en quelque sorte se forcer pour essayer de prendre les superyachts au sérieux» et passer à la loupe ce confinement choisi, que la pandémie aura constitué encore davantage en refuge de choix. Or loin d’être anecdotique, la pratique de la plaisance de luxe nous entraîne sur un terrain de réflexion stimulant et profondément contemporain.

Ségrégation spatiale

Au fil de courts chapitres écrits avec humour, Grégory Salle nous convainc rapidement que la plaisance de luxe condense les traits essentiels «de ce qui fait époque». Elle vient nourrir les débats sur la constitution d’une «classe dominante transnationale» et sur le «durcissement de la ségrégation spatiale». Le nombre de superyachts a ainsi quadruplé ces trente dernières années. La compétition à celui ou celle qui aura le plus grand bateau est si vive que les vaisseaux deviennent tout simplement trop gros pour entrer dans les ports de plaisance prisés… Aux dernières nouvelles, la palme revient au Azzam avec ses 180 mètres de long, une propriété du président des Emirats arabes unis. Il risque d’être bientôt dépassé: un nouveau géant annoncé atteindrait les 220 mètres.

Du château au bateau

Fini le temps de la grande bâtisse immobile qui signifiait à l’entourage la propriété terrienne. Voici venu le temps de s’affranchir des frontières communes. Le style de vie des classes dominantes, et de leur fraction la plus fortunée, c’est l’hypermobilité. Elle caractérise une «hyperbourgeoisie globalisée»: le superyacht est complété par un héliport, parfois même deux, double garantie d’un «parfait entre-soi». Le rapport mobilité/fixité s’est imposé «comme une composante majeure des rapports de domination dans le fonctionnement du capitalisme néolibéral».

Et tant pis pour les 2000 litres de carburant par heure et un plein à un million et demi de dollars. C’est ce que consomme le A, propriété d’un banquier russe au pavillon îles Marshall-Bermudes et dessiné par Philippe Starck. On ne sait si le A est équipé de douches Rainsky qui consomment 45 litres d’eau par minute, avec contrôle de la taille des gouttes et de la vitesse à laquelle elles tombent. Le chapitre «La carte verte (greenwashing)» détaille comment le secteur des superyachts parvient sans vergogne à s’arrimer à la rhétorique environnementale. Une enquête magistrale qui permet de regarder autrement les vaisseaux de luxe.


Grégory Salle

«Superyachts. Luxe, calme et écocide»

Editions Amsterdam

162 pages